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palatalisations - "paradis" - Pascal (Blaise) - passé défini / simple / prétérit - Pasturel (les frères) - patois - paysages - peintres d'Auvergne - pèlerinages - Perdrix (François) - Péroux-Beaulaton (Louis) - Piquand (Georges) - Planèze - pluriel - Pourrat (Henri) - prépositions - Protestants du Velay - Puy-de-Dôme et Basse-Auvergne - Puy (Le) et Saint-Paulien

 

PALATALISATIONS

Un des traits fondamentaux de la langue auvergnate. Sans leur notation, il est impossible de lire correctement un texte auvergnat, on prononcerait en fait une autre langue. Les palatalisations auvergnates sont particulièrement riches et variées: Jacques Duguet, dialectologue poitevin, remarquait qu'elles le sont beaucoup plus qu'en Poitou et Charentes et qu'à l'Ouest de la France il faut remonter jusqu'en Anjou et Maine pour en trouver d'équivalentes (mais différentes). De ce point de vue, l'auvergnat se rattache davantage à la France orientale: bourguignon, comtois et surtout franco-provençal, avec lequel s'observe le maximum de correspondances. On peut distinguer trois catégories:

A. Palatalisations de consonnes devant n'importe quelle voyelle ou seulement devant -a:

1. Générales: ch, j, lh, nh (h marque orthographiquement cette palatalisation; l'auvergnat médiéval écrivait aussi gh là où les graphies modernes ont simplifié en j).

2. Limitées à l'Auvergne du Nord: clh issu de cl et de fl, lh issu de gl.

3. Limitées à l'Est de l'auvergnat septentrional: blh, flh, plh (en continuité avec l'aire franco-provençale et italique).

B. Palatalisations de consonnes devant i et u:

1. Chuintement de s et z devant i et u non secondaires (= non issus de ei et de ou), voire secondaires par extension, surtout en Limagne et dans la zone de décalque.

2. Mouillure de d, t, l, n devant ï et ü (le tréma indique cette action mouillante); de b, f, m, p, v devant ï; de r devant ï (auvergnat septentrional, Centre-Est); de b, p devant ü (haut Allier).

C. Changement de timbre vocalique, notamment de ou à u, phénomène qui n'est plus uniquement phonétique, mais qui est devenu phonologique par l'utilisation discriminative: -u singulier, -ou pluriel (Ouest) ou l'inverse (Est).

Donc les palatalisations, communes à toute l'Auvergne selon une même logique générale en dépit de réalisations en partie variées, sont plus fréquentes et plus variées que dans les autres idiomes gallo-romans. Leurs combinaisons ne sont semblables à aucune autre.

Cependant, l'auvergnat moderne et contemporain pratiquement entier est atteint à des degrés divers par une tendance dépalatalisante, au stade prépalatal, qui érode et dévie le système palatalisé hérité d'une histoire qui commence dès les origines de la langue (influence pratiquement certaine du celtique d'Arvernie, quoique les voies et moyens n'en soient pas connus):

  • c = (k) > (tch) > (ts); g = (g) > (dj) > (dz). Rares sont les parlers qui vont jusqu'à (s) et (z), contrairement au limousin : c'est plutôt une tendance propre à certains individus et limitée aux secteurs les plus occidentaux. On note aussi: tï > (tche) > (ts), dï > (dje) > (dz), en développement en Limagne par le Nord arverno-bourbonnais.
  • évolution de ü > iou en auvergnat septentrional-oriental (massif forézien).

Sans être directement d'origine française ni conduire à la francisation, ce bouleversement est certainement en rapports médiats complexes avec l'ébranlement des bases phonétiques de la langue au contact du système français via des dialecte déjà en grande partie francisés selon l'effet Terracher: le montrent l'extension et la diversification plus grandes des prononciations nouvelles sur les bordures septentrionales et orientales. Les arvernisants actuels, écrivains et pédagogues, ne reprennent pas les évolutions de pointe, qui ne sont pas assez généralisées pour s'imposer aux dépens du système très cohérent des palatalisations auvergnates historiques.

L'essentiel de cet article est repris directement à Bonnaud P.: Grammaire générale de l'auvergnat à l'usage des arvernisants, Chamalières, Cercle Terre d'Auvergne 1992.

 

"PARADIS"

De lointaine origine persane, venue par les Grecs et les Romains, cette notion - clé de l'esthétique et de l'art de vivre en Auvergne désigne un terrain soigneusement enclos (de murs en général) comportant une vigne, souvent complantée d'arbres fruitiers et une "tonne" (= tonnelle) fréquemment précédée d'arceaux portant une treille, de muscat de préférence (déjà décrite dans Les vendanges de Claude Laborieux au XVII° siècle). La "tonne" (auvergnat tounà) peut n'être qu'une cabane à outils, mais beaucoup de propriétaires avaient construit une véritable "petite maison des champs" où le viticulteur aimait à se reposer et où la famille venait passer les beaux dimanches. Les paradis étaient en général les plus nombreux et les plus soignés autour des villes, ils y témoignaient de la force de l'atavisme terrien chez les citadins, même les bourgeois aisés. Ils ont beaucoup souffert des bouleversements dus à l'expansion urbaine. On en retrouve ici et là, par exemple dans les environs de Riom, mais les plus beaux sont encore autour du Puy avec de véritables petites villas anciennes édifiées sur les chambada, terrasses viticoles, l'équivalent vellave du bas auvergnat palhâ.

 

PASCAL Blaise

La gloire de ce savant exceptionnel et grand philosophe n'est pas à la mesure de l'Auvergne et lui a infligé un complexe facile à observer: toute institution savante cherche à prendre son nom, si bien qu'un étranger à notre région est inévitablement conduit à se dire: "Ils n'ont personne d'autre à se mettre, ils sont décidément bien pauvres". Une prise de conscience de cet état de choses ne nuirait en rien à la renommée de Blaise Pascal, qui est bien au-dessus de cela, mais elle aiderait les Auvergnats à réhabiliter un certain nombre de leurs grands hommes (voir Michel de L'Hôpital par exemple) et plus généralement à mieux évaluer leurs richesses humaines, y compris vernaculaires: voir par exemple les frères Pasturel auxquels en leur pays natal on préféra un acteur célèbre pour nommer un collège dans les années 1970; pour ne rien dire du chanoine Tailhandier, qui mériterait pour le moins d'avoir quelques rues, places et établissements scolaires ou bibliothèques à son nom. Et coetera...

 

PASSé défini / simple / prétérit

Comme dans toutes les langues où il existe, ce temps rend une action bien située dans le passé et sans prolongement actuel. Il reste très vivant en auvergnat, où il est un fait de langue, non de culture: "Lu miau l'aguéton touti (le sartefïcâ)" : Les miens [enfants] l'ont tous eu (le certificat d'études), phrase relevée au début des années 1970 de la bouche d'un ouvrier agricole illettré de la Montagne thiernoise.

Le passé défini auvergnat présente deux originalités remarquables:

  • La P1 (1° personne du singulier) irrégulière en -ei / -î est en voie d'élimination, mais subsiste sporadiquement en de nombreux lieux d'une bande allant de la Combraille au plateau de Craponne (au moins).
  • Surtout, une large bande qui couvre la majeure partie du Puy-de-Dôme a une désinence en -t-, soit dans l'ordre des 6 personnes: -éte, -éteis, -ê (autrefois -et), -étem, -étaz, -éton. Celle-ci a des correspondants en italien, groupe II (ripetetti) et surtout en romanche ladin, tous groupes verbaux (voir Arquint J. C.: Vierv ladin, Lia Rumantscha, Cuoira 1964). Ce n'est certainement pas un hasard ni une convergence aléatoire: rapprocher d'autres correspondances analogues (cf. les sons blh, flh, plh de l'auvergnat oriental exactement analogues à bi, fi, pi + voyelle de l'italien; le verbe pïtâ / (a)peitâ, correspondant exact d'aspettare, l'énoncé de l'heure, etc...) et mettre en relations avec le réseau Est-Ouest des voies romaines venant de Cisalpine et traversant la France médiane, utilisé longtemps après la chute de l'Empire romain. Ces rapports privilégiés sont en outre marqués par des jalons nombreux (cf. Gabriel Pasturel, mort à Turin gentilhomme du duc de Savoie, les liens auvergnats de Saint-Michel de l'Ecluse en Piémont) et attestés par un courant tenace d'érudits (Malvezin, Madur-Dulac) et de témoignages populaires recueillis tout au long des XIX° et XX° siècles affirmant "qu'il est possible de se comprendre avec les piémontais, chacun parlant sa langue", assertion peut-être excessive mais qui exprime bien un perception des praticiens de la langue (ils ont la même envers le dauphinois, parfois le provençal, mais pas avec le languedocien - sauf dans le Cantal du Nord au voisinage de l'Aurillacois - et avec le gascon).

 

PASTUREL (attesté en langue auvergnate sous la forme Patürê)

Famille montferrandaise qui donna plusieurs rejetons distingués au XVII° siècle. Deux d'entre eux écrivirent en langue auvergnate et furent les meilleures plumes de leur époque. La variété de leurs oeuvres - l'attribution de telle ou telle à l'un ou à l'autre n'est pas toujours claire - témoigne d'un talent très souple :

  • Joseph (vers 1610 - 1676), chanoine du chapitre collégial de Montferrand, "homme d'esprit" au "caractère gai", se voit ordinairement créditer de :

L'ome countent, description virgilienne pleine de charme des joies du propriétaire rural. Republié, traduit et commenté dans le n° 52 de la revue Bïzà Neirà (1986).

Un travestissement comique auvergnat du Quatrième livre de l'Enéide de Virgile. Ce fut une mode européenne alors et l'oeuvre auvergnate soutient parfaitement la comparaison avec celles en d'autre langues.

Une très remarquable transposition en auvergnat du Troisième livre de l'Imitation de Jésus-Christ, adaptation intelligente et habilement versifiée du mysticisme délirant du modèle pour le mettre à la portée de l'esprit auvergnat très mesuré et pour contribuer ainsi au grand mouvement de christianisation des campagnes qui marque le XVII° siècle dans la prolongement du Concile de Trente. Cette grande oeuvre reste actuellement inédite.

Poésies diverses, jamais indifférentes.

  • Gabriel (né vers 1615) bel homme spirituel et séduisant qui mourut à Turin où il avait été attiré par la duchesse Christine de France comme gentilhomme ordinaire du duc de Savoie. Il est l'auteur de trois des plus beaux Noëls auvergnats (surtout èn Diau dïn-t-unà crechà, pièce exceptionnelle par la force, la sincérité et le pathétique du sentiment); de chansons gaies, spirituelles et joliment tournées dans leur brièveté; de poésies légères d'une galanterie discrète (à l'auvergnate) ou d'une grande finesse évocatrice comme Là Primà (le printemps), Nïnfa de Fon-Belou (Nymphes de Font-Bellon). Le XVII° siècle auvergnat ne manque pas de versificateurs habiles dont la lecture reste agréable. Mais Gabriel Pasturel avait en plus un talent véritable de poète, tout en finesse et en brièveté subtile (voir par exemple l'admirable sonnet à Mme de Martillat dans Bïzà Neirà 21, 1979).

 

PATOIS

Nom dépréciatif donné aux parlers isolés des langues régionales de France, surtout celles qui appartiennent au groupe gallo-roman. Les étymologistes sont incertains de son origine. Pourquoi ne serait-il pas apparenté à l'auvergnat patuei: rebut, ordure ? Son usage dans nos régions ne s'est vraiment répandu qu'au XIX° siècle. Auparavant, on disait "auvergnat" et même au XIX° siècle ce nom exact reste usité. "Patois" sert un refoulement organisé des langues régionales: "le patois, c'est l'auvergnat fragmenté, sans conscience et livré sans défense à l'intrusion du français" (Nouveau dictionnaire général français-auvergnat). Le phénomène a deux aspects :

1. Objectif : chaque parler isolé est infirme. Il a perdu des mots et même des notions, les uns remplacés par du français patoisé (crachâ pour eicoupï), les autres souvent disparues par réduction aux usages élémentaires d'une population peu instruite, ce qui permet d'affirmer cyniquement que "le patois est incapable d'expression abstraite". Or, mots et notions existent, authentiques et enracinés, lorsqu'on examine l'auvergnat dans son ensemble.

2. Subjectif : l'esprit patoisant accepte l'infériorité, même si on entend parfois "netre brave patuei" (notre beau patois). Sachant son langage méprisé, il répercute en outre sur ses voisins patoisants une cascade de dérision : celui qui dit eiclho: sabot, se moque de celui qui dit suo et réciproquement, etc... Très souvent, le patoisant se refuse à utiliser un mot juste et autochtone qu'il connaît parfaitement parce que ce mot a été remplacé dans son village par un intrus français patoisé et se rencontre seulement dans un autre lieu proche.

L'étiquetage péjoratif et la fragmentation infinie présentée faussement comme seule "authentique" (alors que c'est l'inverse qui est vrai : le patois est bourré de fausse monnaie sous forme de mots et d'expressions francisées) ne sont pas des procédés destructifs limités à la France, bien qu'ils y aient sévi plus agressivement qu'ailleurs : l'italien dialetto, l'allemand Mundart ont reçu des usages assez proches et l'anglais, qu'on crédite souvent de politique compréhensive vis-à-vis des langues soumises, a écrasé consciencieusement ses dialectes et organise mépris et refoulement envers le français, par exemple au Québec avant de le faire sur le territoire européen, malgré tout ce qu'on peut raconter.

Fille légitime de la grande langue latine, un des sommets culturels de l'humanité, la langue auvergnate ne souffre d'aucune infériorité congénitale. Elle a montré son aptitude à former des mots nouveaux, jusque chez de simples patoisants (exemple : petarê: mobylette). Pour cela, elle dispose d'ailleurs de suffixes éprouvés, commodes, dont le sens est perçu immédiatement . Aucun domaine de l'esprit humain ne peut lui être légitimement fermé, même si les Auvergnats ont assez de bon sens pour comprendre qu'il est inutile de s'engager dans des combats absurdes comme des thèses scientifiques en auvergnat. Volonté, création et mesure sont les trois étalons de sa dignité à rétablir.

 

PAYSAGES

La dégradation actuelle des paysages sous l'effet de l'urbanisation sauvage et de l'embroussaillement des plateaux suscite la nostalgie des paysages humanisés propres et harmonieux légués par l'ancienne société paysanne. D'où des argumentation de type répressif destinées à combattre cette tendance spontanée : les paysages doivent évoluer sous la pression de l'économie et vous êtes des crétins arriérés ("frileux et ringards" dans le jargon convenu du terrorisme intellectuel) si vous avez de la peine à l'admettre. Il est certain que les paysages évoluent sans cesse, qu'il s'agit d'un phénomène objectif. Par contre, est-il inévitable que le mitage péri-urbain banalise de grandes étendues, que les décharges sauvages se multiplient en dépit de réglementations tracassières pour ceux qui n'en sont pas responsables, que les plantations en timbre-poste évincent l'agriculture, que la taille minima des lots à construire dévore l'espace campagnard afin de réduire l'espace agricole à subventionner, etc...? Il faudrait remettre les choses à l'endroit : tout changement n'est pas positif. Il faudrait aussi ne pas se limiter à des vues partielles ou superficielles. A la recherche d'une synthèse "opérationnelle" pourraient contribuer les constatations suivantes :

  • La majeure partie des paysages auvergnats sont ouverts. Le bocage est ou bien localisé, ou bien intrus dans nos régions (surtout celui de thuya des lotissements pavillonnaires !). Le bocage bourbonnais est plus lâche que les fanatiques de la haie veulent le prétendre.
  • Il y a deux types d'évolution du paysage :

A l'intérieur d'une même fourchette : les composantes du paysage peuvent changer, mais il garde ses traits essentiels, ouverts ou enclos.

Par basculement d'un aspect à un autre. Ce n'est pas seulement un changement visuel, mais la traduction d'un bouleversement total de l'occupation de l'espace et de l'attitude de la société vis-à-vis du milieu. Par exemple les reboisements massifs et l'ensauvagement de vastes étendues, expression d'une crise de l'emprise humaine sur le milieu.

Chaque société s'invente des justifications pour tout ce qu'elle commet. La déification de la "Nature", prise dans son acception sauvage, les fables en rupture avec l'expérience des générations précédentes sur certains animaux reconnus unanimement comme nuisibles jusqu'à une date très récente, loin d'être une prise en compte d'une écologie réellement scientifique, sont le déguisement d'un désengagement et d'une déresponsabilisation de l'homme actuel vis-à-vis du milieu et d'intérêts de groupes qui n'ont rien à voir avec celui de l'ensemble de la société.

La mentalité du "peuple profond" de l'Auvergne a toujours été de préférer la campagne, création continue harmonieuse d'une société qui maîtrise intelligemment son espace à la sauvagerie implacable de la prétendue "biodiversité" avec ses concurrences féroces, ses "mâles et femelles dominants", ses "marquages de territoire", ses fourrés impénétrables sous prétexte d'être régénérés spontanément et autres fariboles télévisuelles inhumaines.

 

PEINTRES D'AUVERGNE

Ce n'est pas pour rien que la peinture est l'art le plus populaire: il est un des plus accessibles à ceux qui souhaitent le pratiquer et le paysage (surtout) est chargé d'un contenu identitaire qui subjugue facilement les esprits lorsque l'artiste sait capter les traits typiques des lieux (ou des personnalités, souvent humbles, qui parlent à l'intelligence et aux sentiments) en enfermant une foule d'impressions, de souvenirs, de nostalgies.

Nous nous plaisons à reconnaître les premiers linéaments du bocage bourbonnais dans les arrière-plans du Maître de Moulins, à retrouver les types auvergnats de Christophe-Thomas Degeorges (XIX° siècle) et nous nous réjouissons du renouveau d'intérêt qui s'est manifesté récemment pour l'Ecole de l'Aumance dont le chef de file fut Harpignies (fin du XIX° siècle) et pour l'Ecole de Murols, illustrée par Victor Charreton, l'abbé Boudal, J. Mario Pérouse, Maurice Busset, W. Terlikowski, Paul Devaux, Alfred Thésonnier, Ernest Chanonat, Victor Fonfreide et d'autres (cf. N. Chabrol : L'école de Murols, peintres des paysages et des neiges d'Auvergne). Mais il semble clair qu'une réévaluation plus étendue des artistes inspirés par l'Auvergne serait nécessaire. Nous ne pouvons nous y risquer, mais nous appelons ceux qui en sont capables à ne pas laisser ce chantier à l'abandon.

 

PELERINAGES

Ces démonstrations de la dévotion populaire sont un vaste sujet qui mériterait un gros ouvrage. On n'aura ci-après qu'une introduction vue sous l'angle identitaire qui est le fondement de ce travail.

1. Les pèlerinages héritent d'un vaste courant pré-chrétien. Il est encore facilement observable à travers une multitude de pèlerinages locaux, principalement dans les "campagnes profondes" de l'Ouest arverno-bourbonno - marchois où des chapelles témoignant de miracles accomplis par des saints souvent légendaires (jaillissement de sources, empilements de rochers considérés comme des ruines de temples païens détruits par l'intervention divine à la prière de ces saints) avaient acquis des vertus curatives exprimées parfois naïvement (Saint Clair guérissant les maladies de la vue). Les Légendes bourbonnaises du Dr. Piquand, le Dictionnaire statistique et historique du Cantal de Deribier du Chatelet en recensent une riche série. Mal vus et souvent combattus ouvertement par l'Eglise, ils ont disparu pour la plupart au XIX° siècle. C'est un recueil extrêmement important de procédés de christianisation en milieu rural fruste, la plupart de ces lieux et de ces saints recouvrant des emplacements des cultes païens naturalistes et de divinités antérieures christianisées.

2. Quelques grands saints chrétiens comme Martin, Julien, Georges se sont vu attribuer des miracles analogues et ont pareillement assimilé des cultes anciens. On peut penser que ces adjonctions à leur biographie officielle ne sont pas pour rien dans un discrédit plus ou moins organisé : quand on connaît la popularité immense et prolongée de Saint Martin en Gaule et qu'on constate à quel point il est oublié, remplacé par la célébration de l'armistice de 1918 on est amené à se demander s'il n'y a pas eu dans cet effacement une collaboration de fait entre des milieux anticléricaux, virulents au début du XX° siècle et un fraction des milieux ecclésiastiques qui jugeaient bonne l'occasion de se débarrasser d'un culte soupçonnable de traîner des relents (rajoutés) de paganisme.

3. Les pèlerinages qui restent les plus importants et les plus fréquentés, ceux qui n'ont guère été atteints par les aléas de la déchristianisation, sont ceux qui honorent la Vierge Marie (Le Puy, ND du Port et, en plus populaire et rural, Orcival, Vassivière, La Font-Sainte, Estours entre autres). Ce n'est pas seulement parce que la Vierge est spécialement l'objet de la vénération des femmes, souvent les plus attachées à la religion au moins dans les générations d'âge moyen et élevé : les hommes sont nombreux à de tels pèlerinages. La Vierge est la personne céleste symbolisant le mieux l'accessibilité aux prières, la commisération aux malheurs des humains.

4. Chaque pèlerinage a son aire de recrutement. Même ceux du Puy, les plus importants et les plus largement attractifs, ont une fréquentation très majoritairement issue d'un rayon régional. L'étude de ces aires est extrêmement riche en enseignements: directs sur les cercles traditionnels de relations de différents niveaux; indirects lorsqu'on les confronte à d'autres faits ethnographiques ou socio-psychologiques géographiquement circonscrits. L'aréologie des pèlerinages est essentielle pour cerner les traits identitaires des diverses parties de l'Auvergne.

5. La série remarquable de Chroniques arverno-marchoises fournie par le regretté M° Jacques Dallier à la revue Bïzà Neirà a mis en relief un certain renouveau d'intérêt pour les petits pèlerinages ruraux, parallèle à celui pour grands pèlerinages (comme celui de Chartres), mais motivé différemment : même des laïcs creusois convaincus ont participé à des restaurations de chapelles et "viennent voir", sans intention de persiflage. Il semble que cela soit à mettre en rapport avec le sentiment d'isolement et d'abandon qui étreint les campagnes dépeuplées et avec la volonté compensatoire qu'il fait naître d'oublier momentanément au moins ce qui sépare et de se retrouver avec des gens connus sur un projet commun, apte à susciter quelque réaction envers l'apathie générale. Peut-être l'Eglise elle-même ne serait-elle pas mal inspirée de tenir compte de telles données.

 

PERDRIX François (1669 - vivait encore en 1729)

Versificateur en langue auvergnate. Ch. A. Ravel vit en lui "le meilleur et le plus correct des bardes auvergnats". Son Poème sur la Terrasse et le Rempart de la Porte Champet (1692) décrit les travaux de destruction de l'ancien rempart de Clermont, remplacé par un terre-plain qui devint la Place Delille. Il a été republié avec traduction (fortement rectifiée de la version très fautive de Bouillet) et commentaire par la revue Bïzà Neirà n° 110, 2001. Intéressant pour l'histoire de l'urbanisme clermontois, il ne mérite nullement les éloges de Ravel : sa langue est très francisée. Sa description de Bien-Assis, souvent citée depuis Delarbre doit peut-être justement cet honneur à la facilité de compréhension par ceux qui ignorent l'auvergnat. Elle est de plus fort banale.

 

PEROUX-BEAULATON Louis (1872-1946)

Remarquable érudit autodidacte montluçonnais: biographie et bibliographie dans Malleret M.: Encyclopédie des auteurs du pays montluçonnais et de leurs oeuvres de 1440 à 1994, éditions des Cahiers Bourbonnais, Charroux 1995. Son oeuvre majeure, Les parlers populaires en le Centre de la France. Pays de Combrailles, voisinages du Berry, du Limousin et de l'Auvergne, édition nouvelle avec grammaire, contes et lexique, Montluçon 1940 fait preuve d'une rare pénétration dans la compréhension du fait régional (articulation ville - campagne, stimulation par la ville, rôle du progrès économique et technique, zone d'influence immédiate d'une ville et périphéries) avec une application intéressante au pays montluçonnais. Quoique incomplète, sa perception des faits linguistiques surpasse ce que l'on trouve habituellement chez les érudits régionaux, voire chez des gens beaucoup plus titrés. Dommage que le lexique soit trop bref. Mieux, Péroux-Beaulaton a voulu illustrer le "parler de la Biâche" (autour de Saint-Angel) de textes de sa composition qui ne manquent pas d'ambition littéraire ni d'originalité, dans un style d'une grande fraîcheur. Le n° 98 de la revue Bïzà Neirà a reproduit, traduit et commenté sa meilleure nouvelle (Eun jite de l'umanita que tërjou leu entre lau peù) et ajouté une étude sur son oeuvre.

 

PIQUAND Georges 1876 - 1955

Erudit montluçonnais. Sa forte personnalité, son originalité dérangeante lui ont valu des dénigrements (voir biographie et bibliographie dans Malleret M, ouvrage cité à l'article précédent). On prétendit qu'il inventait ce qu'il ne savait pas. En fait, il était capable d'esprit de synthèse, ce qui n'est pas toujours bien compris. Ses oeuvres principales sont:

  • Les légendes bourbonnaises, Tours 1936-1953, recueil fondateur remarquable d'un patrimoine légendaire du Bourbonnais (réédité par Laffitte Reprints, Marseille).
  • Le parler bourbonnais, Montluçon 1953. Sachant les accusations portées contre lui, nous avons fait des vérifications sur un certain nombre de points qui pouvaient paraître douteux. Elles ont toujours confirmé ses données. Rien n'est parfait, il peut y avoir quelques erreurs ici ou là, mais l'ensemble est fiable et d'un grande richesse. Partant du pays montluçonnais, Piquand a caractérisé clairement les différents parlers bourbonnais. Le dictionnaire qui fait l'essentiel de l'ouvrage est riche et montre à l'évidence que le vocabulaire original des parlers bourbonnais (ce qui n'est pas francisé) est étroitement apparenté à l'auvergnat, surtout à l'Ouest (cf aussi le glossaire de Lurcy-Lévis de Laurent Bourdier, particulièrement démonstratif à ce sujet d'autant que la position de ce lieu est très septentrionale).

 

PLANEZE

L'auvergnat planezà veut dire "plateau" en concurrence avec planelà et planau. Les géographes ont adopté le mot pour désigner les plateaux volcaniques d'après l'exemple cantalien. Cette restriction et précision de sens est maintenant généralement acceptée: la planèze de Trizac, du Limon. Mais lorsqu'on dit "la Planèze", avec majuscule et sans autre précision, c'est de la planèze de Saint-Flour qu'il s'agit, à cause de son rôle hors-pair en Auvergne centro - méridionale (voir Sanflorain). Les gens de la Planèze sont dits planezou(n): planezard en français régional et leur sobriquet est matrassou(n). Malgré les apparences, il est hautement improbable qu'il ait quelque chose à voir avec le matelas (matrâ), mais bien plutôt avec une racine pré-latine et semble-t-il pré-indoeuropéenne désignant les surfaces et pentes rocheuses, qu'on retrouve par exemple dans les Côtes Matras en plein coeur du Bourbonnais où dans le village de Mayres en Ambertois.

La Planèze a joué en Auvergne méridionale le rôle de "bon pays" qu'eurent les Limagnes plus au Nord. Elle a attiré des migrants de Margeride, du Chardagueiz (plateaux de la région de Chaudesaigues), du Gévaudan septentrional, du Rouergue au Nord du Lot. Mais du fait de ses limites en superficie et de son altitude élevée, elle n'a pu soutenir la croissance de Saint-Flour, dont la position était cependant exceptionnelle et elle a dû reverser ses propres excédents au Val d'Allier, avec lequel elle a toujours été spécialement liée. Les milieux de décideurs auvergnats devraient tirer les conséquences de ces liens spéciaux, maintenant que l'autoroute 75 permettrait de les faire fructifier dans une mesure inconnue auparavant.

 

PLURIEL EN AUVERGNAT

La langue auvergnate attache une grande importance à la distinction claire (à l'oreille) du singulier et du pluriel. A cause de sa position de langue - charnière elle a développé des systèmes divers pour l'assurer, parmi lesquels le plus original, celui de l'auvergnat septentrional est sans équivalent dans les autres langues latines.

  • Le -s issu de l'ancien accusatif pluriel latin reste prononcé dans le parler archaïsant des Protestants du Velay.
  • En Auvergne médiane et méridionale, la distinction est indiquée par la forme des mots - outils (articles, pronoms - adjectifs). Il reste des traces de l'ancien -s en phonétique syntactique, c-à-d en liaison d'un mot pluriel avec celui qui suit, à condition que celui-ci commence par c, ch, f, p, t : li bravi drole : les beaux garçons, mais lis petiotas poula : les petites poules. .
  • En auvergnat septentrional se sont développés des pluriels vocaliques, c-à-d que la voyelle finale du mot (toutes les consonnes finales ayant disparu, tous les mots se terminent par une voyelle ou par une diphtongue) se modifie au pluriel, si bien que l'oreille identifie le pluriel sur le champ. Les transformations principales sont les suivantes :

Mots terminés par pluriel -a, atone

-àd, -àt -ad, -at
-o -â

-e -ei, atone
-ê -iau

-eî, eir -ê, -er
-u -ou

Ce système est pour l'essentiel développé dès les premiers écrits en auvergnat de Basse Auvergne (XVI°-XVII° s.)

D'autres correspondances sont moins généralement répandues (eu-eù, au-eù, où-o, uo-o, ou-u, aé-ei). Lorsque la voyelle ou la diphtongue finale reste invariable, les mots - outils distinguent le singulier du pluriel : le rejimai, leù rejimai (raclette de four). Les pluriels vocaliques septentrionaux ont pénétré sporadiquement en Auvergne médiane, voire méridionale, spécialement le pluriel -i de divers mots singuliers .

Par méconnaissance (écritures patoisantes reprenant à tort le -s du français) ou par volonté d'aligner l'auvergnat sur le languedocien (écriture occitane prétendue "classique"), certains écrivent le -s disparu. C'est d'autant plus erroné que la plupart des parlers ont éliminé le z- euphonique résidu du -s pluriel entre l'article et les mots commençant par une voyelle: lu aubrer: les ouvriers, l'auva: les bluettes. Les pluriels sans -s, notamment les pluriels vocaliques, typent l'auvergnat. Ne pas respecter ce trait essentiel décèle l'incompréhension de sa logique ou la volonté de le détruire.

 

POURRAT Henri 1887 - 1959

Né et mort à Ambert où il a oeuvré. L'Auvergne a eu beaucoup de chance que le destin agronomique dans lequel il s'était engagé ait été entravé par la tuberculose. Obligé de mener une vie sédentaire, il chercha à vivre de sa plume. Comme toujours en pareil cas, il y a quelques inégalités dans cette production abondante. D'abord influencé par le félibre Michalias, il commence par s'intéresser au folklore, écrit des articles tels que Pour qu'il y ait une Auvergne (L'écho de la Dore,1910), Nous qui sommes Auvergnats (Revue d'Auvergne, 1911). Après un essai peu convaincant en poésie (Chansons...Liberté 1921), Gaspard des Montagnes (1924 - 1931) l'impose dans le monde des lettres malgré la difficulté de vivre loin des coteries du Paris nombriliste. Commence alors une période d'activité intense, marquée notamment par Ceux d'Auvergne (première édition en 1928), L'Auvergne de chez Arthaud (collection Les Beaux Pays, 1932 - 1935). Sous l'occupation, il crut un moment à la Révolution Nationale (L'Homme à la bêche,1940, Le Chef français,1942) sans jamais se compromettre dans la collaboration. Il écrit beaucoup au cours de toute cette période (Dans l'herbe des trois vallées, Sous le pommier ...). Après la guerre il connaît une éclipse, suite au mauvais procès qui lui est fait mais plus encore parce que dans la France des "Trente Glorieuses" qui s'urbanise à marche forcée la littérature d'inspiration rurale n'a plus de public. Il se retourne alors vers l'ethnographie littéraire en publiant le Trésor des contes (1948-1962, 13 volumes).

L'Auvergne de Pourrat n'est certes pas toute l'Auvergne: profondément catholique, bourgeoise rurale plus que paysanne, sous-tendue par une idéologie optimiste qu'il appelle 'l'amitié", elle a excité quelque réactions agacées, en premier lieu celle du Gachon de Maria. Mais la magie exaltante des descriptions, la splendeur du style qui, à force de corrections, atteint un naturel inimitable, la profondeur avec laquelle il a su sonder le propre de l'Auvergne justifieraient presque l'opinion de Vialatte qui voyait en lui le créateur de l'Auvergne. Les rééditions nombreuses de ses ouvrages principaux montrent bien que son apport sans égal à la personnalité régionale a été compris, performance exceptionnelle dans une population qui ne lit guère et alors qu'il avait contre lui un courant gigantesque d'uniformisation et de banalisation. En le lisant, tout Auvergnat se sent un peu de ces campagnes ambertoises qu'il décrit, tout en sachant qu'il n'en est rien car il aide à percevoir à la fois ce qu'on a de commun et ce qu'on a de différent.

Il est dommage que son centenaire (1987) n'ait été qu'un feu de paille de l'intérêt des classes intellectuelles officielles et que cet intérêt se soit trop exclusivement concentré sur Gaspard et sur le Trésor des contes, c-à-d sur ce qui paraissait "récupérable" pour des non - Auvergnats. N'hésitons pas à recommander chaudement Ceux d'Auvergne que Gachon regardait déjà comme son chef d'oeuvre et plus généralement à inciter à une curiosité élargie pour ses livres.

Les travaux et les jours d'Henri Pourrat, d'Annette Lauras et Claire Pourrat est un guide commode et précis, chronologique, de la vie et de l'oeuvre de l'écrivain (éditions D. Martin Morin, 53290 Bouère, 1996).

 

PREPOSITIONS

L'auvergnat septentrional, bastion du maximum de particularités de la langue, a complètement bouleversé l'usage habituel des prépositions de la famille néo-latine. C'est le résultat de sa faiblesse articulatoire : les consonnes finales disparaissant, les syllabes ouvertes se multipliaient, "à" renforçait le risque de hiatus, ce qui a conduit à son remplacement par d'autres prépositions pourvues d'une consonne :

  • à est remplacé par bei ou ses variantes ("avec") lorsqu'il introduisait le complément d'attribution (datif): dïssê bei se pa : il dit à son père; à introduisant un infinitif est rendu par de, pà ou non traduit : obrà de faî, buo p'eipessâ, vendiê passâ, judà me eicrî (travail à faire, bois à casser, il vint à passer, aide-moi à écrire). Dans un très grand nombre de cas impossibles à résumer simplement, pà ("par, pour") se substitue à à, au point d'être devenu la préposition la plus usitée. C'est un des aspects les plus caractéristiques de la prédilection de l'auvergnat pour les idiomatismes qui lui sont propres.
  • va (variantes vé, voé), originellement "vers" a non seulement pris la place d'à locatif, mais il est employé constamment sans signification propre, comme simple "annonce locative" dans l'Ouest et le Centre de l'auvergnat septentrional: va Clharmou veut dire selon le contexte: Clermont, à Clermont (direction ou localisation), vers Clermont (direction ou approximation). En Livradois, est usité seulement s'il y a mouvement, è pour une localisation stable: è Tüenlhâ: à Cunlhat (même) ou "Cunlhat"; voé vé Tüenlhâ : il va à Cunlhat. A l'Est, è (issu d'as < ad eas, cf parlers protestants vellaves qui ont gardé as) remplit toutes les fonctions de va occidental. Va a lui aussi beaucoup d'usages idiomatiques. Au SE, rend "chez".

Dans l'Ouest et le Centre de l'auvergnat médian, l'usage est à peu près le même que celui du Nord. Cependant, dans sa fonction attributive, à a souvent disparu purement et simplement (cf les oeuvres d'Andrée Homette).

Dans l'auvergnat méridional, l'usage est moins spécifique : à reste assez courant. Cependant : dans la zone sanfloraine, an / am ("avec") a souvent le même usage qu'en Basse Auvergne, va est assez développé.

Comme tout l'Ouest auvergnat, le Mauriacois dit d'à pour le "à" de localisation et aussi pour "de" locatif: là feirà d'à Mouriâ : la foire de / à Mauriac. Les antécédents de ce phénomène sont très anciens: Prioratum d'Abrifont: Prieuré de Briffons, 1281 (A. Tardieu : Grand dictionnaire historique du département du Puy-de- Dôme)

Pour des indications plus complètes voir Bonnaud P.: Grammaire générale de l'auvergnat à l'usage des arvernisants, Chamalières, Cercle Terre d'Auvergne 1992.

 

PROTESTANTS DU VELAY

Dans une enclave de quelques communes autour de la principale, Le Chambon-sur-Lignon, mais aussi en relative continuité avec la traînée protestante du bassin de l'Erieux en Ardèche, le protestantisme a résisté au mouvement de re-catholicisation commencé avec Saint François Régis. Cette population est fortement typée par son orientation politique à gauche dans un environnement plus conservateur et par d'autres traits sociologiques. Par contre, on a exagéré la différence d'esprit d'entreprise, les contrées catholiques voisines en Yssingelais étant également très actives et réceptives aux évolutions économiques modernes.

Les rapports autrefois distants avec les catholiques, les mariages en milieu protestant ont provoqué une évolution dialectale particulière : archaïsante, conservant la structure consonantique du mot, y compris les consonnes finales dont le -s du pluriel. Ces parlers représentent une forme très archaïque de l'auvergnat septentrional, comme le montrent la diphtongue ea et la présence de la voyelle sourde (e). Elle est matinée d'influences franco-provençales marquées, venues de Vienne et de Valence vers lesquelles se dirigeaient les routes principales anciennes. Les parlers protestants sont aujourd'hui parmi les mieux connus de notre région, grâce aux travaux remarquables de M. Théodore de Félice: Le patois de la zone d'implantation protestante du nord-est de la Haute-Loire, Paris - Genève, Champion-Slatkine 1983 et Nouvelles recherches sur le patois de la zone d'implantation protestante du nord-est de la Haute-Loire, même éditeur 1989, ainsi que Eléments de grammaire du parler de l'enclave protestante du Velay oriental, Cercle Terre d'Auvergne, Clermont 1973 (épuisé), sans parler de recueils de textes comme Paroles de patoisants.

 

PUY-DE-DÔME et BASSE AUVERGNE

Approximation abusive née au XIX° siècle alors que la Révolution avait supprimé les provinces et obscurci leur perception, l'équivalence entre ces notions va à l'encontre de toutes les données géohistoriques.

1. La Basse Auvergne (concept lui-même tardif qui ne se dégagea réellement qu'à l'époque moderne) comprenait le Brivadois. Elle incluait aussi une bande limitrophe dans le Cantal actuel et, dans certaines de ses circonscriptions, le bassin de la Rhue de Cheylade et de la Santoire pour l'essentiel.

2. Le Dictionnaire des fiefs de la Basse-Auvergne du comte Albert de Remacle, 2 volumes avec supplément de F. Leclercq, Clermont-Ferrand, Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont 2001, qui se fonde sur l'état de choses de l'époque moderne (XV° - XVIII° siècles) montre des empiétements plus étendus sur le territoire du Velay (ancien évêché du Puy) et du Cantal actuel. Est-ce seulement le résultat d'une "attraction nobiliaire" vers le plus gros réservoir de prestige et de puissance des alentours ou bien est-ce le révélateur de faits plus profonds, tels que l'extension ancienne de l'Arvernie du côté du Velay et, des deux, l'attraction relationnelle générale de la Basse Auvergne ? Il est légitime de poser cette question quand on remarque l'ancienneté du glissement de population du plateau d'Allègre et des Caribassa de la Senouire vers le Brivadois, attesté par les noms de famille et la continuité de l'émigration du bassin de la Rhue et du Sud du Cézalier vers le pays des Couzes et la Limagne issoirienne (registres de catholicité et d'Etat-Civil).

3. L'équivalence Puy-de-Dôme - Basse Auvergne n'a aussi aucune base dans les dialectes de la langue auvergnate. Le Sud-Ouest du département appartient à l'auvergnat médian. L'auvergnat septentrional couvre 80 % du Puy-de-Dôme, mais il s'étend aussi sur des portions de l'Allier, de la Creuse, de la Corrèze, de la Loire et sur le Nord de la Haute-Loire. On remarque que les parlers du plateau de Craponne sont très étroitement apparentés à ceux du bassin de la haute Sioule - Dordogne, à 200 km de distance et beaucoup plus proches d'eux que ne le sont ceux de Limagne, particularisés par leurs innovations de pointe dans l'espace intermédiaire: cf. Bonnaud P.: Signification et implications de quelques évolutions de pointe en auvergnat, avec une carte, in Actes du premier colloque de langue et de civilisation auvergnates, Clermont - Chamalières, Cercle Terre d'Auvergne, 1976.

4. Le département du Puy-de-Dôme (8000 km² sur 26000 de la région Auvergne) est la partie la plus favorisée : terres fertiles de Limagne, aptitudes variées des coteaux, complémentarités multiples grâce à la présence de massifs volcaniques aux riches herbages, de plateaux humides et frais à l'Ouest, de massifs continentaux à l'Est. Le couloir limagnais y est largement déployé, le rend pénétrable à partir de la France septentrionale active, facilite les communications. Il a toujours été le plus densément peuplé (606000 h. lors du maximum de 1846). En 1999, il atteint 603000 h. sur 1307000, soit 46,1 % de la population de la région Auvergne. Cette proportion augmente, car il est le seul département à avoir connu un reprise nette (479000 h. lors du minimum de 1946). Sa démographie est la moins délabrée, car l'immigration à Clermont et en Limagne urbanisée y rassemble de nombreux couples jeunes qui font défaut ailleurs. Cette prépondérance est donc appelée à s'affirmer, ce qui est d'ailleurs préoccupant, car il n'est pas bon d'être entouré de ceintures de vide. Néanmoins, c'est mieux que rien, cela constitue un ancrage face à la dérive et, par exemple, la zone de résistance au déclin autour de Clermont est plus efficace que celle de Limoges en Limousin par un simple effet de masse (la Haute-Vienne, seule partie en redressement du Limousin, n'a que 353000 h., chiffre étale depuis 1990. Il est certain d'autre part qu'une croisée véritablement stratégique d'autoroutes (voir Grands Equipements) a déjà commencé à faire bouger les choses dans un sens positif dans le Puy-de-Dôme.

A l'heure où divers milieux voudraient développer l'amnésie de l'Auvergne plus que bi-millénaire au profit d'un Massif Central déformé et peu consistant, il est important cependant:

  • de se rappeler que le Puy-de-Dôme est le coeur de la Basse Auvergne et donc de l'Auvergne;
  • et d'avoir la fierté de la Basse Auvergne, sans se laisser aller aux points d'honneur ridicules qui ont fait modifier les noms de la Seine Inférieure, de la Loire Inférieure, de la Charente Inférieure, des Basses Pyrénées ou des Basses Alpes, etc...

 

PUY (LE) et SAINT-PAULIEN

Le Velay, plus près d'un "pays" que d'une province par sa taille, a eu beaucoup de peine à esquisser une organisation centripète, car il a toujours été tiraillé entre des centres plus puissants. C'est donc une assez belle réussite pour Le Puy d'être parvenu à colmater à peu près une fracture méridienne fondamentale:

  • A l'Ouest, le Devès, "Limagne d'altitude", est aussi le couloir méridien de relations entre l'Auvergne et le bas Rhône. Très actif à l'époque préhistorique (peuplement chasséen par les Pasteurs des Plateaux), à certaines périodes de l'Antiquité et du moyen âge, il a progressivement perdu de l'importance depuis l'époque moderne, mais son potentiel de relation subsiste et se ranime d'ailleurs actuellement.
  • Le Velay oriental, via la vallée de la Loire et les cols cévenols, a toujours été très lié au grand axe rhodanien, tantôt vers le Sud-Est, tantôt vers le Nord-Est (Saint-Etienne et Lyon), cette direction étant actuellement prépondérante.

La succession des périodes introduit l'alternative temporaire de Saint-Paulien, fait courant dans nos ensembles urbains où, dans une même situation générale, les sites peuvent varier selon les conjonctures:

  • Le centre religieux d'Anis semble avoir exploité dès la préhistoire les particularités extraordinaires du site du Puy.
  • A l'époque protohistorique, une polarisation arverne prend le dessus avec l'oppidum de Briton d'où dérivera le Ruessio (Saint-Paulien) gallo-romain, moyennant la migration classique vers un site voisin plus commode. Il fut la capitale du Velay jusqu'au VI° siècle (transfert de l'évêché au Puy).
  • Dès l'époque romaine cependant, l'attraction des villes du bas Rhône se fait sentir et favorise le développement d'Anicium, par ailleurs favorisé par un climat plus abrité et des sols plus fertiles que dans les environs de Saint-Paulien, bassin élevé (800 m.) et assez exposé aux vents.
  • Superficiellement, la prédominance des rapports bas-rhodaniens dure jusqu'à la première moitié du XIX° siècle : mais c'était l'époque de l'animal de bât et au mieux du roulage, des faibles tonnages transportés, du commerce restreint, de l'émigration d'écrêtement des excédents démographiques insupportables au sein d'une société qui recherchait l'autarcie et s'accroissait sur place "avec les moyens du bord". Or, dès l'époque moderne, l'influence du marché national français en formation et de ses grands relais commerciaux (Lyon) et industriels (Saint-Etienne) grandissait pour atteindre une prépondérance écrasante dans la réalité objective dès la seconde moitié du XIX° siècle.

D'autre part, devenus presque légendaires en Haute-Loire, les "embarras du Puy" traduisent la difficulté de passer d'une ville de 20000 habitants à une agglomération de 50000 et à une zone de chalandise (recrutement des clients) et de services de 100000, serrée de près au NE par plus fort qu'elle, mais au large en direction du Sud et de l'Est (voir Montagne vivaroise) où elle n'a pas de concurrents proches.

Le cadre identitaire du bassin du Puy et de Saint-Paulien est très riche :

  • Linguistiquement, l'auvergnat du Velay est centré sur Saint-Paulien et non sur Le Puy: toutes les lignes isoglosses le montrent en plaçant le premier en leur coeur et le second sur les marges méridionales de l'aire vellave d'Auvergne médiane. C'est un rappel des conditions fortement encadrées officiellement de la romanisation, même à l'échelon local et une indication en faveur de l'ancienneté des caractéristiques régionales de l'auvergnat ("en gros et en détail"): cf ce que P. Nauton pensait du -v- intervocalique : voir -l- intervocalique).
  • La ville du Puy, autrefois très importante (elle avait 15000 à 20000 habitants à une époque où ces chiffres étaient exceptionnels) avait une vie fortement caractérisée de ses quartiers (les Iles). Son vignoble avec ses coteaux réputés localement (la Sermonne, la Malouteyre) et ses chambades (terrasses viticoles) renforçaient sa personnalité culturelle (il y en a de beaux restes en voie de résorption sur le coteau de Polignac).
  • Le patrimoine religieux exceptionnel de la ville se double d'un pullulement peu commun de monuments ruraux remarquables à 30 km à la ronde; Ils s'inscrivent de plus dans des paysages joignant le grandiose à une humanisation profonde.
  • Le Puy a un riche passé industriel que n'épuise pas la dentelle. Cette ville eût pu devenir un grand centre industriel si l'Ancien Régime ne l'avait pas défavorisée pour complaire à un groupe de pression d'industriels stéphanois. Le déclin de certaines activités (tanneries) est relayé par d'autres et l'axe de la Loire vellave tend à s'industrialiser sous la stimulation des activités de Rhône-Alpes.

- C'est pourquoi le projet de faire du Puy un très grand centre touristique, s'il a son intérêt, ne devrait pas cristalliser toute l'attention : il y a d'autres ressources. En outre, il comporte le risque de folkloriser la religion dans une ville et une région où la foi est une composante plus marquée qu'ailleurs de l'identité collective.

 


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