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Laborieux (Claude) - langue - langue - charnière - Languedoc et languedocien - langue d'oc - langue d'oïl - Leblanc (Paul) - le, lou, articles définis et leur pluriel - lettres euphoniques - Limagne - limites et frontières - Limousin ; -l- intervocalique - Livradois (-Forez) - Lyon et Vienne

 

LABORIEUX (XVII° siècle)

Deux frères, Claude "le Bourgeois" et Joachim "le chanoine", dont la forme auvergnate du nom est attestée (Labouriouz). Claude semble l'écrivain principal, mais des incertitudes d'attribution subsistent. Il a vécu de 1613 à 1689. On lui attribue :

  • 2 Noëls, surtout celui dit "des Grands Jours", le plus long des Noëls auvergnats, qui décrit de façon extrêmement vivante l'atmosphère et les péripéties entourant à Clermont la tenue des célèbres Grands Jours d'Auvergne de 1666 (les juges royaux sont venus restaurer l'ordre dans la province en mettant fin aux exactions et abus d'une période troublée). Il a été republié, traduit et commenté par la revue Bïzà Neirà n° 63, 1989, n° 91, 92, 93, 1996-1997.
  • Les Vendanges. Remarquable poème de 660 vers (658 conservés), didactique sans lourdeur, qui décrit tout le cycle des travaux de la vigne et l'animation des vendanges, bouillonnant sous nos yeux avec une vivacité spirituelle. Republié, traduit et commenté dans la revue Bïzà Neirà n° 60, 1988-2.
  • La Paraphrase des psaumes de la pénitence, restée inédite, est une transposition très réussie visant à mettre à la portée du peuple arvernophone un texte essentiel de l'effort de catholicisation en profondeur des populations à la suite du Concile de Trente.

 

LANGUE

C'est le langage commun à une société, une "nation" disait-on avant la Révolution. On tend souvent à réduire le sens du mot en édictant que la langue suppose une grammaire normalisée, un usage littéraire unifié, une tendance à l'unité de ses différents niveaux. Cependant cela ne tient pas puisqu'on considère le basque et le breton comme des langues alors qu'ils ne sont pas plus unifiés et ne font pas plus l'objet d'un usage commun que l'auvergnat : il semble qu'ici on fait entrer en ligne de compte le critère d'étrangeté. Cependant, malgré son appartenance au groupe gallo-roman des langues néo-latines, l'auvergnat est en fait tout aussi imperméable au francophone ou au ressortissant des langues d'oc méridionales que tout autre langage (voir Intercompréhension).

Les arvernisants parlent de langue auvergnate en reconnaissant des particularités phonétiques, morphologiques et lexicales irréductibles et non partagées (de façon étendue et cohérente) à notre idiome. Ils admettent que c'est une langue dialectalisée, c-à-d divisée en dialectes non hiérarchisés. Ils pratiquent et encouragent les diverses formes de la langue et cherchent à frayer les voies d'une conception sans norme niveleuse. Cependant, il faut quelques principes. Depuis l'abbé Tailhandier (XVIII° siècle) il existe chez tous ceux qui ont réfléchi sur la nature et le destin de la langue une aspiration à une unité souple et à une hiérarchisation en faveur des traits les plus originaux et les plus typiques (voir aussi avernat, Ravel, Cercle Terre d'Auvergne). Outre les obstacles extérieurs (pression du centralisme parisien, tentatives de subordination au provençal par des Félibres comme J. Ronjat, au languedocien par les occitanistes) il a manqué la continuité dans l'effort et la volonté de faire face aux dérisions des dépréciateurs et aux intimidations des faux savants. Cette volonté existe maintenant, quoique un peu tard, chez les arvernisants groupés autour du Cercle Terre d'Auvergne et d'autre part les nécessités de la pratique pédagogique et littéraire inspirent le développement quasi-spontané et prudent de l'ALEP, auvergnat littéraire et pédagogique qui respecte les grandes caractéristiques identitaires de chaque zone dialectale tout en rejetant les vétilles qui séparent sans rien apporter et tout en procédant à un rapprochement par enrichissement au moyen de l'emprunt lexical phonétiquement compatible. Cet enrichissement se fait notamment en développant les modes les plus répandus et les plus typiques de formation des mots (puisque l'évolution du monde confronte toute langue avec la nécessité de nommer des notions nouvelles) et en privilégiant les idiomatismes où l'originalité de l'auvergnat donne toute sa mesure.

 

LANGUE - CHARNIERE

Langue - charnière ne veut pas dire volapük, langage hybride façonné par des influences extérieures subies passivement. Ce concept est la synthèse de plusieurs réalités qui se conjuguent dans la suite des temps :

1. L'auvergnat est au coeur de la bande médiane médioromane où la romanisation a fait confluer des traits du latin péninsulaire venus par le bas Rhône et du latin cisalpin venu par les Alpes. Il a donc des particularités originelles du fait de cette composition.

2. L'avance du français selon le principe de la "tache d'huile" au moyen âge et pendant l'époque moderne l'a mis en première ligne des langues régionales non assimilées. Par suite, il a subi des influences françaises anciennes par l'intermédiaire de l'effet Terracher, c-à-d de dialectes qui avaient déjà subi plus ou moins la francisation, notamment le bourguignon et le franco-provençal (variétés forézienne et lyonnaise).

3. Dans sa structure interne, sa division en trois bandes (voir auvergnat, auvergnat médian, auvergnat méridional, auvergnat septentrional) entraîne que l'auvergnat méridional a subi des influences provençales et languedociennes qu'il faut se garder d'interpréter comme des méridionalismes originels (exemples : fabre, croumpâ, lecâ...).

4. Face à ces interférences, qui sont normales au sein d'un groupe de langues apparentées (gallo-roman) et non séparées par des frontières étatiques et la volonté d'une élite disposant d'un pouvoir, l'auvergnat a réagi très sainement :

  • triant et sélectionnant les apports qu'il admettait;
  • les assimilant à la fois à sa phonétique (mécanique langagière) et à ses concepts.

5. Par suite de la compacité de la société paysanne - longtemps la plus dense de toute la France centrale - il a pour l'essentiel évolué sur son fonds propre et dans sa ligne propre qui ne sont ceux ni du français ni des langues d'oc méridionales. Cette ligne évolutive l'a de plus en plus particularisé, si bien qu'actuellement on peut le considérer comme un langage qui fonctionne de façon indépendante.

6. Au cours de cette évolution, il a aussi créé ses propres solutions, notamment dans la discrimination du singulier et du pluriel, dans la conjugaison, dans le vocabulaire : soit par des idiomatismes et tournures qu'il affectionne au plus haut point, soit en créant un "vocabulaire expressif" dont les Arvernophones identifient immédiatement le sens et la nuance.

 

LANGUEDOC ET LANGUEDOCIEN

Comme toute notion provinciale, le Languedoc recouvre plusieurs réalités distinctes qui apparaissent et évoluent successivement de la manière suivante :

1. Le Languedoc historique. Il est l'héritier de l'aire d'établissement des Ibères en Gaule, puis du peuple celte des Volques (partagé déjà cependant entre Arécomiques à l'Est et Tectosages à l'Ouest, division appelée à se reproduire), puis de la fraction occidentale de la Narbonnaise romaine dont Dioclétien fit la Narbonnaise I et l'Antiquité tardive la Septimanie. L'épisode historique décisif est celui du Comté de Toulouse, qui atteint son maximum de prospérité et d'extension entre le IX° et le XII° siècle avant d'être abattu par la Croisade des Albigeois. Au sommet de sa puissance, le Comté de Toulouse, rival de la France capétienne empiéta largement sur la Gascogne, la Guyenne et le Sud du Massif Central jusqu'en Gévaudan et dans le Carladez aurillacois. Il dépassa le Rhône en Provence et en Dauphiné méridional. L'apparition et le développement de Montpellier fut un élément décisif de sa pénétration dans le Massif Central. D'un point de vue auvergnat, si la rivalité Paris - Toulouse s'était perpétuée, il est inéluctable que l'Auvergne eût été un champ de bataille ruiné par des guerres à répétition et que, par exemple, plus une église romane ne serait debout. A partir du XIII° siècle, les territoires subjugués par le Comté de Toulouse connurent des sorts divers, mais l'emprise sur le SE du Massif Central se maintint via le Gouvernement et le Parlement de Toulouse, puis la Généralité de Montpellier, s'étendant même au Velay et au Vivarais.

2. Le languedocien, langue d'oc méridionale centrale, a pour base géographique la Septimanie, probablement accrue dès l'origine de l'Albigeois et d'une partie du Rouergue et du Quercy. La prospérité de Toulouse et du Bas-Languedoc à la fin du haut moyen âge élargit cette aire en accroissant le rattachement du Massif Central méridional (voir Aurillacois pour comprendre les processus économiques et culturels à l'oeuvre alors). On peut en outre considérer qu'il se forme un vaste Croissant de parlers variablement languedocianisés en fonction de la force, de la durée et du lieu d'origine de l'empreinte : le Gévaudan au NE, la Gascogne orientale à l'Ouest conservent une partie des caractères de leur substrat. La Guyenne, dans sa partie allant du Bergeracois à l'Aurillacois subit une languedocianisation phonétique et morphologique très poussée, tandis que le vocabulaire reste assez distinct (voir Guyennais). Il est clair que si l'expansion toulousaine avait pu se poursuivre au-delà du XIII° siècle, ces territoires auraient été linguistiquement absorbés d'une façon plus complète encore, à un degré analogue à ce que le français a réussi dans le Bassin Parisien.

La chancellerie royale française avait appelé Occitania (équivalent savant de Languedoc en latin, fabriqué par les scribes sur le modèle d'Aquitania) le territoire annexé du Comté de Toulouse correspondant à l'ancienne Septimanie. On en tira ensuite le nom d'occitan, équivalent de languedocien. Exhumés de l'oubli qu'ils connurent à l'époque moderne, ces termes nés d'une domination extérieure et de fonctionnaires étrangers connurent une évolution contemporaine complexe sur laquelle le livre remarquable d'Henri Barthés : Etudes historiques sur la "langue occitane" , Saint-Geniès -de-Fontédit 1987 a fait une lumière décisive (voir occitan, Occitanie). Il redevient clair, devant la révolte des défenseurs des patrimoines régionaux contre le nivellement, que ces termes sont en passe de regagner leur berceau originel, le Languedoc et l'aire linguistique languedocienne, les seuls territoires où ils peuvent se prévaloir d'un certain ancrage (tout relatif d'ailleurs).

3. Le Languedoc administratif (région Languedoc-Roussillon) résulte en grande partie du vocabulaire provincial réformé par les géographes de l'école de Vidal de la Blache qui cessèrent d'employer le mot pour l'Aquitaine orientale toulousaine devenue la région administrative Midi-Pyrénées. Cette division exprime aussi la concurrence entre Toulouse, capitale naturelle du Languedoc et Montpellier, grandie comme un petit "Paris-sur-Méditerranée", disposant d'appuis étendus dans le monde politico-médiatique parisien, favorisée par le développement du tourisme littoral et l'attraction résidentielle de la Méditerranée, appuyée aussi sur les rêves barcelonais d'un "arc méditerranéen" dans le cadre européen. Mais l'économie (malgré le renouveau du vignoble), plus largement subventionnée que celle de la plupart des régions françaises, n'est pas à la hauteur des ambitions et, si la politique européenne de "désubventionnement" se maintient, devrait connaître des heures de vérité assez rudes.

Une autre réalité languedocienne devrait rester présente à l'esprit : la carte des anciens évêchés (v. Sinclair S. : Atlas de géographie historique, Paris, SEDES 1985) montre déjà un certain "cantonalisme méditerranéen". Des villes fières de leur ancienneté (Nîmes, Béziers, Perpignan) acceptent mal la subordination et cherchent à maintenir leur autonomie de fonctionnement et leur aire privilégiée de relations. C'est le résultat d'une urbanisation dense, ancienne et du rôle direct de tutelle que la ville méditerranéenne a toujours joué sur les campagnes voisines (Voir Bonnaud P. : La ville, deux origines, deux filières in Géographie historique des villes de l'Europe occidentale, Paris 1986).

4. Le Languedoc et l'Auvergne. Ils sont désormais mieux reliés par l'A 75, alors qu'historiquement le Bas-Languedoc est un des voisins les plus étrangers aux divers systèmes de relations de la grande majeure partie de l'Auvergne. Sète s'offre à devenir le "port de l'Auvergne". Si l'opération actuelle [2001] de promotion politico-économique d'une version nouvelle du Massif Central (déporté vers le Midi et coupé de sa partie nord - orientale la plus vivante) réussit, Montpellier, avec Barcelone derrière, est prête à manger les marrons que les promoteurs auvergnats de l'opération auront tiré du feu en croyant agir pour Clermont. Un fort déséquilibre démographique se développe, le Languedoc étant une des principales régions françaises d'immigration. Or, l'économie languedocienne n'est pas productive, les "services" masquent mal son vide et les partenaires réels de l'économie auvergnate sont ailleurs (Rhône-Alpes en premier lieu) tandis qu'il y a plus de réserves de développement de synergies du côté de plusieurs autres régions. Cela devrait inciter au discernement dans la promotion - par ailleurs souhaitable, comme toute diversification en économie ouverte - des relations dans cette direction.

 

LANGUE D'OÏL, LANGUE D'OC

Les arvernisants actuels ne contestent nullement ces notions, mais leur application à l'Auvergne et à l'auvergnat.

  • Le domaine initial de la langue d'oïl est au Nord de la Seine : c'est celui du latin septentrional de la Gaule évolué sous l'influence du substrat belge et, au haut moyen âge, des envahisseurs germaniques : influence directe, surtout en Normandie - Picardie, mais surtout indirecte : en coupant cette zone des relations méditerranéennes, les Francs ont favorisé la résurgence de traits nombreux issus de la langue parlée par les Belges . Au cours du haut moyen âge, dans une situation linguistique très fluide, où le bouleversement des cadres sociaux favorisait l'accélération des dérives du langage, ce conglomérat s'étend jusqu'à la Loire (cf. Von Wartburg W. : Les origines des peuples romans, Paris 1942). Au cours du bas moyen âge par contre, c'est le français qui conquiert progressivement les régions de la France médiane dont la langue était originellement de type médioroman, apparenté à l'auvergnat. C'est donc une variété de français populaire rural contenant des restes des dialectes originels, des traits de vieux et de moyen français qui vient au contact de l'auvergnat sous l'appellation fallacieuse de "langue d'oïl".
  • Le domaine initial des langues d'oc (le pluriel est ici de rigueur car aucun de ces idiomes n'a été capable d'exercer l'influence uniformisatrice qu'eut le français au Nord) est le Midi provençal, languedocien et gascon. Hormis le gascon marqué par un fort substrat apparenté au basque, les langues d'oc, inscrites dans une aire géographique méditerranéenne et péri-méditerranéenne, ont subi une latinisation beaucoup plus intime que le reste de la Gaule, par ailleurs essentiellement péninsulaire ("romaine" et non "cisalpine" ). Elles sont restées en outre au contact des autres langues latines méditerranéennes, ce qui a joué dans un sens conservateur (pas de palatalisations gauloises). Le provençal a progressé dans les Alpes aux dépens du dauphinois, dans le Sud du Vivarais aux dépens de l'auvergnat. Le languedocien fut le plus dynamique à l'époque de la prospérité du Comté de Toulouse (IX°-XII° siècles). Il a conquis le Nord du bassin d'Aquitaine et la marge sud-ouest du Massif Central (aire du guyennais) et pré-languedocianisé d'autres territoires : le Gévaudan surtout, plus partiellement une bande des domaines bas limousin et haut auvergnat, dessinant ainsi une sorte de Croissant méridional. Cette avance a été fossilisée par l'effondrement du Comté de Toulouse au XIII° siècle. Mais, de même que des rides courent sur l'étang longtemps après que le caillou qui les a provoquées est tombé au fond, de même certains traits méridionaux ont continué à avancer indépendamment après cet événement (par exemple b remplaçant v) soit par l'action de liens commerciaux entre régions proches (Quercy - Haute Auvergne par exemple), soit par un prestige acquis (voir la constatation de Ch. Camproux en Gévaudan).

 

LEBLANC Paul 1828 - 1918

Grand érudit brivadois et chercheur infatigable sur la matière populaire de ce pays de Brioude. "Bibliophile, collectionneur, archéologue" nous disent ses biographes (en particulier Jules Villain : La France moderne; Haute-Loire, Saint-Etienne, 1906) il a écrit de nombreux ouvrages et articles principalement historiques, sans se limiter aux événements politico-guerriers et à l'histoire des grands : par exemple, il traite des inondations de l'Allier, de la vigne du Puy, des cépages en Brivadois, etc.... Ses papiers personnels, en partie au moins déposés à la Bibliothèque de Clermont, recèlent des trésors de notations éparses, inexplorées ou incomplètement explorées, entre autres sur le dialecte brivadois. Comme Albert Massebeuf, il est un représentant typique d'une personnalité culturelle brivadoise qui se nourrit à la source saine d'un attachement éclairé à la petite patrie.

 

LE, LOU, ARTICLES DEFINIS ET LEUR PLURIEL

Du fait des illusions causées par l'extension indue du concept fourre-tout de "langue d'oc" à notre région, certaines gens qui ne connaissent rien à l'auvergnat croient que lou est l'article défini singulier de notre langue. Aussi voit-on des associations pseudo-patoisantes ou des commerces (principalement des auberges : Lou Cantou) l'utiliser. La vérité est bien différente.

Le est la forme largement prédominante. Il s'étend jusqu'à l'Artense septentrionale, la Ribeyre langeadoise, le Velay au Sud du Puy et aux environs de Tence. Lou le relaye au Sud (Cantal auvergnat, Pays saugain, Velay méridional, Montagne vivaroise).

Les anciens félibres croyaient - et cette erreur reste présente dans certains esprits - que le était le résultat de la francisation. Déjà Benezet Vidal, dans ses écrits les moins méridionalisés, employait lou systématiquement et Henri Gilbert, Peyroche, Boncompain l'utilisaient, soit par choix, soit sous la pression de confrères. Un certain nombre de philologues acquis à "la langue d'oc", c-à-d à la méridionalisation artificielle de l'auvergnat se gardaient de las détromper.

Pourtant la réalité proteste contre cette violence faite à la vérité de notre langue, comme cela a été prouvé par P. Bonnaud : Témoignages onomastiques de re, ancienne forme de l'article sujet en auvergnat, Fichier onomastique de l'Auvergne [FOA], CRDP de Clermont et Bïzà Neirà n° 50, 1986-2.

Cet article rappelle que, comme tout le gallo-roman (et non la seule "langue d'oc") l'auvergnat médiéval possédait une déclinaison à deux cas : sujet (le) et régime [objet direct] (lou). Lorsque cette déclinaison a périclité, certains dialectes gallo-romans, au Nord comme au Sud, ont opté pour le (par exemple dans les Alpes et - ô paradoxe ! - dans la région toulousaine), d'autres pour lo (on prononçait encore ainsi à la fin du moyen âge ce qui est devenu lou par la suite). Leur délimitation en Auvergne différait peu de celle de nos jours : elle passait par le Sancy, les abords de Brioude, les caribassa du Doulon et de la Senouire et le Livradois moyen. Le haut Livradois ,le versant ouest forézien (adossé lui-même à la province du Forez dont le dialecte franco-provençal avait lou ) gardaient alors cet article. Par la suite, comme toutes les innovations linguistiques parties de la région clermontoise, le a élargi son domaine. Il y avait des raisons objectives à cela, notamment la perte des consonne finales et du -s pluriel, qui obligeaient à des réfections morphologiques pour conserver la clarté du discours. Il n'y a nul besoin d'invoquer l'influence directe du français qui n'a pu jouer qu'en fin de période moderne (à partir de 1750 en gros). On notera qu'un îlot isolé de lou subsiste encore dans le Sud du haut Forez auvergnat (cantons de Viverols et de Saint-Anthème pour l'essentiel.

C'est à la suite de la disparition des deux cas que l'article le, transformé en re s'est ancré dans des toponymes assez nombreux de la zone de lou.

Comme la langue n'est pas isolée du reste du contexte humain, n'est pas un mécanisme fonctionnant en circuit fermé (ce que veulent ignorer certains linguistes partisans), il est inévitable que dans notre région comme ailleurs le choix entre le et lou, loin d'être arbitraire, a été influencé par les systèmes de relations dominant à l'époque : celui du Nord de l'Auvergne se réorientait vers la France du Nord (mouvement commencé depuis longtemps : cf. Fournier G. : Le haut moyen âge, PUF, Paris, Collection Que sais-je ?; voir aussi Gothique) tandis que celui du Sud restait tourné de façon prédominante vers les pays rhodaniens et l'Aquitaine. Mais cette logique d'ensemble est tout à fait distincte d'une influence mécanique du français, langue - sujet, sur l'auvergnat, langue - objet.

L'article cité ci-dessus montre aussi que, dans le choix des pluriels, l'auvergnat a été guidé uniquement par une logique discriminative : la nécessité de bien distinguer le pluriel du singulier, alors que le -s originel issu de l'accusatif latin s'érodait et disparaissait sur des étendues de plus en plus vastes. Quatre combinaisons se sont progressivement fixées :

1. Le type auvergnat septentrional combine le singulier issu du cas sujet et les avatars pluriels du cas régime (lau, loû, leù, lu).

2. Le type auvergnat médian opte pour le cas sujet aux deux nombres : le, li (originellement les, conservé sous la forme lei dans certains parlers). Le -s se maintient en phonétique syntactique devant les mots commençant par c, ch, f, p, t, (voir s+ c, ch, f, p, t).

3. Le type vellave méridional, influencé par les parlers languedociens ou languedocianisés ou provençaux archaïques du Sud Est du Massif Central, a le cas régime aux deux genres (lou, loui, qui est lous devant c, ch, f, p, t).

4. Le type cantalien garde les traces d'un système analogue (voir P. Nauton : Atlas linguistique du Massif Central) mais, sous l'influence probable des parlers d'Auvergne médiane ou pour des raisons de mécanique interne (le féminin pluriel lai évoluant vers lei puis li) il a un système mixte : lou au singulier, li / lei (lis / les devant c, ch, f, p, t) au pluriel.

On voit donc qu'une logique fonctionnelle strictement auvergnate s'est substituée à la logique étymologique avec des types 1 et 3 à 4 formes (masculin et féminin singulier, masculin et féminin pluriel) et des types 2 et 4 à 3 formes (pluriel unifié).

 

LETTRES EUPHONIQUES

Ce sont des consonnes anti-hiatus dont la fonction est de favoriser la fluidité et l'agrément de la parole. Leur ample développement, caractéristique essentielle de l'auvergnat, réduit un grand nombre de hiatus (rencontre disgracieuse de deux voyelles) provoqués par la chute des consonnes finales des mots. On les trouve :

  • devant des formes conjuguées : z-ei, z-on, z-amà (il est, ils ont, il aime);
  • devant d'autres mots, surtout si le a- initial s'est maintenu : mau z-ametüd : mal admis;
  • devant des mots - outils : v-ou, vou (ou bien, le = cela dans l'Est et le Sud);
  • devant un nom de nombre : vun, vounje (1,11).

Elles sont reliées au mot par un tiret, lorsqu'elles peuvent disparaître si un autre consonne remplit le même office : z-on, l'on vedüd : ils l'ont vu. Elles sont intégrées au mot lorsque leur emploi est constant : vun, vounje.

Les principales consonnes euphoniques sont :

  • z- la plus employée car fréquente dans la conjugaison.. L'Ouest de la Basse Auvergne, les Limagnes et leur zone de décalque occidentale sont les parties de l'Auvergne qui l'utilisent le plus systématiquement. D'origine clermontoise, elle s'est étendue jusqu'à une ligne approximative Bort - Planèze de Saint-Flour - Ribeyre de Langeac - Sud du Devès. De là, la limite remonte verticalement par Allègre et la ligne de faîte du Livradois, car les parlers orientaux ne la pratiquent pas ou très exceptionnellement. Elle dérive de l'ancien -s pluriel, mais son emploi actuel n'a plus rien à voir avec lui : déjà au milieu du XIX° siècle Roy spécifiait l'absence de liaison par -s en cas de pluriel.
  • v- existe partout, mais sert moins largement : dou v-an, vou (deux ans, le). Remplit les fonctions de z- à l'Est, mais avec moins de généralité. Son existence relève d'un fait plus général, l'instabilité de v qui tantôt disparaît, tantôt est rajouté.
  • d- se rencontre surtout à l'Ouest : d-esse, d'à Brifon (être, à Briffons ou de Briffons, selon le contexte). Provient de la préposition de.
  • l- surtout limagnaise et péri-limagnaise, mais pouvant être employée partout du fait de la facilité de prononciation de l consonne liquide : l-esse, l-amâ (être, aimer). Provient de l'article défini le.
  • g- caractéristique du Mauriacois et d'emploi limité : go :le (pronom neutre). Provient de l- qui se transforme en g dans cette contrée entre voyelles.
  • n- surtout sur la bordure du Nord et du Nord-Est. Provient de l'article indéfini én devenu n' devant voyelle : n'abre : un arbre (emploi comme article partout en Auvergne); queu vedê n-eirigoei : ce veau étique (emploi comme consonne anti-hiatus). Ne doit pas être confondu avec la réapparition en liaison du (n) non prononcé - et écrit pour cette raison entre parenthèses - des mots dont le féminin se termine en -nà : én boun ome : un brave homme. N est prononcé ici, donc n'est pas entre parenthèses. Mais : qu'ei prou bou(n) : c'est très bien.

On voit donc qu'aucune partie de l'Auvergne n'ignore ce procédé qui, malgré la diversité de ses réalisations, peut être considéré comme pan-auvergnat, résultant d'une évolution tout aussi générale de réduction consonantique et par conséquent représentatif au plus haut point de l'originalité de la langue auvergnate.

 

LIMAGNE

Mot employé au singulier soit dans un sens général soit pour désigner la Grande Limagne ou Limagne clermontoise; ou au pluriel pour distinguer plusieurs parties de la dépression du Val d'Allier. En auvergnat Lemanhà; habitants lemanher / lïmanhîer. Il semble provenir d'une racine ancienne nommant une étendue marécageuse ou boueuse (cf plusieurs toponymes et sens encore vivant aux confins du Brivadois et du Velay) plutôt que du gaulois lemos : orme, cette espèce peu sociale pouvant difficilement attirer l'attention ou provoquer une vénération susceptible d'en faire le blason de toute une contrée.

Dépression tectonique plus profonde au Nord et à l'Ouest qu'au Sud et à l'Est. Sur un fond très inégal de socle divisé en plusieurs blocs, le remplissage sédimentaire comprend : des terrains détritiques tertiaires (arkose); des marnes et calcaires oligocènes qui forment l'essentiel; à l'Est de la Grande Limagne, un recouvrement de sables détritiques mio-pliocènes infertiles (Varenne), resté souvent boisé (Randan, Marcenat). A partir de Châreaugay sur la bordure ouest et du parallèle de Clermont dans l'ensemble de la dépression, des reliefs volcaniques très diversifiés parsèment la Limagne : pointements, buttes, tables (cau(r) et chau en auvergnat) caractéristiques des Limagnes du Sud.

La banalisation technocratique du langage conduit à substituer de plus en plus l'expression incolore de Val d'Allier à la notion de Limagne, riche de contenu identitaire et d'originalité, en ne voulant retenir qu'un sens agricole. Pour sauver cette dénomination il faut :

  • voir le danger et l'analyser;
  • mieux cerner le contenu du mot de Limagne :

Première acception : la Limagne est, aux yeux des gens des plateaux qui l'entourent, le "bon pays" aux récoltes riches et régulières, où l'on peut cultiver tout ce qu'on veut et par conséquent faire face à tous les changements de conjoncture, voire de système économique; qui porte la vigne prestigieuse et les arbres fruitiers, ornement des paysages intégralement humanisés et ordonnés, tels que les aiment les Auvergnats.

Deuxième acception : dans la dépression elle-même, les habitants distinguent avec soin "la plaine" (souvent relativement accidentée) qui est la Limagne proprement dite et les coteaux dont les terroirs variés se prêtaient particulièrement bien à la polyculture. Les coteaux (türau) n'ont pas de nom géographique d'ensemble, mais leurs habitants en ont un en auvergnat (les coutaud). Ils se considéraient comme l'aristocratie rurale de l'Auvergne "traditionnelle".

Troisième acception : à cause de la variété des milieux, on distingue la Grande Limagne au Nord de Clermont, la Limagne des Buttes entre celle-ci et le horst de Saint-Yvoine, la Limagne d'Issoire, la Limagne de Brioude (et quelquefois celle de Langeac où cependant manquent les terrains sédimentaires).

La Limagne a une importance fondamentale pour l'Auvergne, elle en fait la région la plus favorisée et la mieux articulée du Massif Central et de toute la France centrale :

  • par sa richesse agricole, qui ne se limite pas aux célèbres "terres noires" (rendzines provenant de l'érosion anthropique des coteaux aux époques pré- et protohistorique : les marnes aussi sont très fertiles;
  • par le prestige de cette richesse : elle permet de nombreuses combinaisons complémentaires avec les pays environnants; on a cherché à l'imiter : autour, une "zone de décalque limagnais" s'est efforcée de hisser ses modèles économiques en altitude;
  • par sa colonne vertébrale de coteaux, lieu privilégié d'échanges entre milieux complémentaires, de marchés, donc de villes et de bourgs;
  • par la facilité de pénétration profonde qu'elle offre dans la masse compacte des plateaux du Massif Central.

La Limagne est donc une réalité qui se prête parfaitement au développement d'un de ces "mythes positifs" qui cimentent l'identité d'une population. A l'heure où le concept millénaire d'Auvergne est menacé par des ersatz conjoncturels dont la variété même souligne la fragilité ("Massif Central" dans son acception politicoc -technocratique, Occitanie...), elle l'épaulerait puissamment.

Mais la perte des repères n'est pas la seule menace, il y en a de plus concrètes : l'étroitesse territoriale (2000 km²) s'adapte mal aux productions massives de l'économie agricole actuelle; surtout, l'urbanisation sauvage détruit irrémédiablement des terres arables parmi les plus riches du monde et des paysages dont l'harmonie frappait les observateurs, au point que les coteaux billomois ont pu être appelés "une autre Toscane".

Bibliographie : la revue Bïzà Neirà a publié une série de 5 articles de P. Bonnaud (n° 56 à 60) et 1 de P. Mazataud (Varenne, n° 65) consacrés à la Limagne, qui a fait antérieurement l'objet de thèses remarquables de géographie régionale de Max Derruau : La Grande Limagne auvergnate et bourbonnaise et de Lucien Gachon : Les Limagnes du Sud et leurs bordures montagneuses, devenues de véritables classiques.

 

LIMITES ET FRONTIERES

A une époque où tout se prétend "sans frontières" mais où les idéologies et les méthodes de conditionnement dressent des murailles agressives entre les humains, il est inévitable que ces notions subissent les dévoiements qu'entraîne la dérive générale des concepts sous l'influence des terrorismes intellectuels en lice. Essayons de remettre un peu les choses à l'endroit dans la faible meure de nos moyens de provinciaux auvergnats arriérés.

  • Le prototype latin de limite, limes, a pour sens premiers "sentier, passage entre deux champs, route, sillon, trace". C'est seulement sous le Bas Empire mis en état de siège par les Barbares qu'il prit le sens de "limite, frontière, rempart" (Ernout-Meillet : Dictionnaire étymologique de la langue latine; et F. Gaffiot : Dictionnaire illustré latin - français). Le contenu linéaire prédominant du mot a favorisé le passage à des sens abstraits (limites de pluviosité, de température, d'altitude, de faits linguistiques : isohyètes, isothermes, isohypses, isoglosses). Si l'on collectionne les usages du mot, depuis ceux du langage courant ("il y a des limites") jusqu'aux emplois savants, on s'aperçoit que la limite est conçue comme partie d'un faisceau embrassant un espace spécifique. Les isoglosses qui s'écartent variablement et parfois s'entrecroisent sont caractéristiques de bandes périphériques aux foyers linguistiques principaux. Il est donc erroné de parler par exemple de "la limite de la langue d'oc et de la langue d'oïl" (voir Croissant et arverno-bourbonnais).
  • Lorsqu'une limite (au sens secondaire latin) devient unique, c'est en fait une "frontière", notion qui a toujours supposé la séparation et un certain degré d'affrontement entre deux blocs homogènes. Il est donc encore plus absurde de parler de la "frontière oc - oïl" car rien ne corrobore ce mot sur place, ni la réalité linguistique nuancée, ni le comportement des populations qui n'ont nullement le sentiment d'être adversaires, ni la lutte linguistique (il y a eu subversion linguistique par le français, non lutte), ni la fixité (les faits dialectaux en jeu évoluent continuellement de diverses manières et il y a beau temps que le français a dépassé la prétendue "frontière"). La notion de frontière ayant une connotation affective forte, du fait des combats qu'elle inclut, il serait bon de ne pas jouer avec elle. Malheureusement, son emploi est riche en extensions abusives ("les frontières du Bourbonnais, de l'Auvergne", "les frontières régionales"). Sur ce dernier point, il faudrait devenir conscient du fait qu'à une époque où les frontières étatiques, qui ont eu des justifications historiques et en gardent certaines, tendent à s'abaisser, il vaudrait mieux ne pas élever des "frontières" artificielles à l'intérieur d'une France qui aurait bien besoin de rassembler toutes ses forces pour garder son rôle dans la civilisation, que ces nouvelles "frontières soient dressées sous prétexte de "langues", de régions, voire "d'Europe des régions" ou pour satisfaire des bureaucraties administratives "régionales" désireuses de se constituer des chasses gardées.

Quant à l'idéologie "sans frontières", il est possible qu'elle soit à créditer de bonnes intentions, mais l'enfer en est pavé et il faut bien garder à l'esprit que les frontières correspondent - avec des modalités d'application qui doivent certes subir des adaptations selon les époques - à des réalités objectives, qui se vengent lorsqu'elles sont enfreintes et d'autant plus cruellement qu'elles ont été refoulée avec plus d'intransigeance et de durée.

 

LIMOUSIN

Examiné en tant que voisin de l'Auvergne, le Limousin présente les traits saillants suivants :

  • Région de socle, il est moins varié, moins peuplé et moins bien doué que l'Auvergne. Il lui manque des complémentarités stimulantes.
  • Ses parties vivantes sont à l'Ouest (Haute-Vienne) et au Sud - Ouest (Sud de la Corrèze). Le plateau de Millevaches et ceux qui le prolongent ont toujours été une sorte d'écran de vide (relatif) entre le Limousin et l'Auvergne.
  • Géohistoriquement la vaste Combraille des origines, comprenant tout le Nord-Est de la Creuse était tournée vers l'Auvergne et le Berry, non vers le Limousin. De même les plateaux d'Ussel, Eygurande et des abords de la Dordogne, orientés vers l'Auvergne.
  • Le véritable Limousin originel, celui de la langue limousine, couvrait une grande partie des Charentes et une bordure poitevine et ouest-berrichonne, sans parler du Périgord, qui reste limousin aux deux tiers. Il disposait, grâce à de riches territoires sédimentaires, de l'équilibre qui lui fut enlevé par l'évolution politique féodale et par la francisation de ces contrées. Par compensation, au bas moyen âge, le Limousin manifesta un dynamisme vigoureux en direction de ses marges orientales et plusieurs manifestations de ce dynamisme médiéval limousin se repèrent facilement sur les plateaux occidentaux de l'Auvergne.
  • La situation linguistique du Limousin par rapport à l'auvergnat est la conséquence de données géohistoriques fondamentales :

Inclus comme l'Auvergne dans l'Aquitaine première, il fut placé dans les mêmes conditions de romanisation. Il y eut jusqu'au moyen âge une communauté linguistique arverno-limousine incomplète du fait de l'étendue et des orientations différentes déjà perceptibles, vers l'Ouest pour le Limousin, dans le sens Sud - Nord pour l'Auvergne.

Cette divergence, d'abord mince, s'amplifia à partir du bas moyen âge, chaque région évoluant dans un espace de relations différent, centro-occidental pour le Limousin, central, voire centro-oriental pour l'Auvergne.

Les traditions culturelles aussi ont divergé : l'auvergnat a toujours été écrit selon un phonétisme modéré, alors qu'en Limousin (surtout depuis le chanoine Roux, fin du XIX° siècle) une tendance étymologisante et archaïsante, s'appuyant sur le souvenir mythifié des troubadours, s'est manifestée. Cependant, il faut bien noter qu'elle est importante surtout en Bas Limousin (Corrèze) qui regarde vers le Midi, alors que le Haut Limousin est plus fidèle à la réalité de sa langue, tout comme la Creuse qui reste largement tournée vers l'Auvergne.

 

- L- INTERVOCALIQUE

Entre deux voyelles et derrière a, o, ou, l prononcé palatalement (la langue venant toucher le palais dur) s'est transformé dans une grande partie de l'Auvergne du Sud où ses aboutissements caractérisent des secteurs dialectaux bien différenciés :

Cette dernière évolution est postérieure aux deux autres et s'est développée à leur détriment jusqu'à Brioude, Saugues et le Malzieu. Cette transformation ne touche que les mots populaires , c-à-d le fonds autochtone de la langue. Des centaines de termes de grand usage sont concernés. Ce n'est donc pas un phénomène anecdotique. Il n'est pas non plus accidentel. Au contraire, sa signification est très grande : une transformation consonantique, modifiant la charpente du mot, le rend beaucoup plus difficilement reconnaissable qu'une transformation vocalique. Elle ne peut se produire que dans un certain isolement. Le passage de -l- > v, g, rh, fort ancien (haut et bas moyen âge) témoigne donc d'une rupture importante et prolongée des relations courantes entre le Nord et le Sud du Massif Central, entre l'Auvergne du Nord et les contrées restées dans l'orbite du monde méditerranéen, au moins dans la vie de tous les jours des sociétés paysannes qui recherchaient l'autarcie; cela montre aussi le basculement définitif de l'Auvergne septentrionale vers l'aire médioromane de la France médiane au temps où se formait et se caractérisait la langue auvergnate.

Le phénomène résultant d'un déplacement assez faible du point d'articulation s'est cependant parfaitement stabilisé, ce qui suggère que des modèles urbains ont joué en sa faveur ( Saint-Paulien, Brioude; voir (Le) Puy et Saint-Paulien et Brivadois). Mais en même temps, il peut arriver, à cause de la faiblesse de ce déplacement que dans des secteurs rares et peu étendus (par exemple autour de Champeix) les trois évolutions se retrouvent voisinant immédiatement. En Artense, on peut observer localement des confusions résultant des interférences entre les aires de -v- médian et de -g- mauriacois: par exemple des imparfaits en -agà issus d' -avà. Aux confins de l'Aurillacois, -l- tend à se transormer en (w), écrit u. La série complète est donc, sur l'exemple de palà : pelle : pavà, pagà, parhà, pauà.

En tant que phénomène géohistorique, on peut penser que la formation de ces aires eut lieu parallèlement au développement d'une agriculture polyculturale à tendance autarcique, restreignant l'horizon des relations de la masse de la population paysanne (et naturellement aussi à la résorption des échanges à distance après l'effondrement de l'Empire romain).

 

LIVRADOIS ( - FOREZ)

Pour les historiens, le Livradois est une formation féodale assez inconsistante réunissant la plaine d'Ambert et une partie de ses marges montagneuses. Le Forez est la province qui tire son nom de Forum Segusiavorum (Feurs).

Les géographes ont imposé en partie une autre vue des choses :

  • Ils ont appelé Livradois le massif granitique qui s'interpose entre la Limagne et la vallée de la Dore.
  • Outre la plaine du Forez, ils reconnaissent le massif du Forez dont le versant occidental est auvergnat.
  • Le concept de Livradois - Forez est très récent, officialisé par l'appui dont bénéficie le "Parc naturel Livradois - Forez". C'est donc une notion technocratique et restant pour le moment en grande partie artificielle malgré les efforts faits pour lui donner une consistance économique à travers le tourisme et des projets économiques divers.

En fait, la faiblesse de toutes ces notions, dont aucune n'est véritablement ancrée populairement, vient de ce que l'Auvergne est si fortement structurée autour de l'axe de l'Allier et des Limagnes que les "pays" périphériques n'ont jamais pu prendre une véritable autonomie ni s'imposer à l'esprit des habitants.

Cependant, lorsqu'on voit les paysages, les systèmes économiques, lorsqu'on étudie le stock de population (par exemple à travers les noms de famille), la toponymie ou les formes locales de la langue auvergnate, on se rend compte qu'arrêter le Livradois à la limite départementale entre Puy-de-Dôme et Haute-Loire vers le Sud est artificiel : les mêmes caractéristiques se retrouvent de Billom aux Caribassa du Doulon et de la Senouire, en dépit de dégradés faciles à comprendre.

Linguistiquement, les parlers du Livradois présentent des nuances entre l'Ouest (z- euphonique) et l'Est. Le après labiale (b, p, f, v, m) a pénétré par le NO. Le développement de (infinitif I° groupe et pluriel féminin) a presque tout recouvert. Vers le Sud, s- se maintient sporadiquement devant c, ch, f, p, t. Au centre, -v- s'amuit devant ï ( ï : vin). Le versant auvergnat du massif forézien présente trois cellules onomastiques et dialectologiques remarquablement coordonnées : Nord (bassin durollien et contreforts du massif), Centre et Sud. Dans ce dernier (cantons de Viverols et de Saint-Anthème), très lié au Forez d'outre-monts depuis de nombreux siècles et émigrant massivement vers Saint-Etienne, les interférences dialectales avec le franco-provençal forézien sont nombreuses (voir l'ALLy : Atlas linguistique du Lyonnais de Mgr. P. Gardette).

 

LYON et VIENNE

Ces deux métropoles gallo-romaines ont joué un rôle important dans la romanisation de l'Auvergne comme relais de la Cisalpine. Il fut particulièrement marqué en Yssingelais où des grands chemins anciens convergeant vers Vienne ont porté un recouvrement franco-provençal important. Située au coeur de la zone franco-provençale, Lyon n'a pas assumé son rôle de métropole culturelle. Elle est devenue l'auxiliaire sans originalité de la pénétration du français dans sa zone d'influence. Mais Lyon fut aussi une des introductrices du français en Auvergne, avec certaines particularités de sa région : par exemple fayard, mot français de la région lyonnaise qui, après avoir tardivement supplanté fau : hêtre en Forez (attesté encore vers 1600 par Anne d'Urfé) a même été arvernisé en faiâ dans l'Est de notre région (la toponymie montre que fau était la forme originelle jusqu'en Bourbonnais).

Dans le domaine économique, Lyon et la région Rhône - Alpes jouent un rôle stimulant très utile à l'Auvergne (cf la résistance de l'Yssingelais et de la région thiernoise au chômage, plus forte qu'ailleurs; l'importance de l'intervention des entreprises et cabinets d'affaires lyonnais en Auvergne). Mais l'Auvergne n'est pour les Lyonnais qu'une banlieue rurale lointaine. Les horizons dominants de Lyon sont le couloir de la Saône et du Rhône et les Alpes. L'Auvergne, qui a intérêt à garder des liens étroits avec la région Rhône - Alpes, ne gagnerait donc rien en revanche à se confondre avec ladite région, au contraire elle perdrait un peu plus de sa très maigre autonomie sans gagner en sollicitude.

 


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