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Cantal et Haute-Auvergne - Caribassa / Caribarna - Celtique, Celtes et Gaulois - Cercle Terre d'Auvergne - chuintement - circulation lente - Cisalpine - Clermont et Montferrand - colporteurs - Combraille, Creuse et Marche - Concours Scolaire Eugène Chambon - conjugaison - consonnes finales - coteaux - Croisade contre les Cathares / Albigeois - Croissant

 

CANTAL ET HAUTE-AUVERGNE

Préfiguré par le Bailliage des Montagnes d'Auvergne dont l'élément fédérateur était l'élevage fromager de la "montagne d'estive" (v. Montagne et pays haut), le département du Cantal a réussi son ancrage dans l'esprit des populations, comme le montrent la désignation populaire auvergnate de ses habitants (Cantalou) et le mot français Cantaliens.

Le grand massif volcanique qui lui donne son nom créé cependant un divergence des systèmes de relation du fait de l'obstacle interne qu'il impose : le Sanflorain est tourné vers l'axe de l'Allier, l'Aurillacois est fortement lié à l'Aquitaine, le Mauriacois est écartelé entre plusieurs attractions : Basse-Auvergne au Nord, Aurillacois et Midi aquitain au Sud, Limousin à l'Ouest. Le dépeuplement très grave des deux arrondissements septentrionaux (Saint-Flour et Mauriac) tend à isoler l'Aurillacois du reste de l'Auvergne, lui-même étant caractérisé par la concentration croissante de la population dans l'agglomération d'Aurillac et dans son aire de suburbanisation ou rurbanisation.

Au XIX° siècle s'est répandue l'assimilation erronée entre le Cantal et la Haute-Auvergne. Or, celle-ci n'avait pas d'expression territoriale unique voire simplement homogène :

  • Le Bailliage des Montagnes d'Auvergne correspondait à presque tout le département, sauf une frange au Nord et au Nord-Est (voir ci-après), mais il se subdivisait lui-même en 4 bailliages souvent rivaux (Aurillac, Saint-Flour, Carladès et Salers). V. Charbonnier P. : Histoire de l'Auvergne, Clermont, de Borée 1999, carte page 11.
  • Le Dictionnaire statistique et historique du Cantal de Deribier du Chatelet énumère 32 communes des bordures nord et nord-est et de la vallée de la Rhue de Cheylade qui ont toujours relevé de la Basse-Auvergne, dont la totalité des cantons de Champs et de Massiac.
  • Inversement, les habitants du canton aveyronnais de Mur-de-Barrez, entièrement tourné vers Aurillac, ont demandé à diverses reprises, mais en vain, leur rattachement au Cantal.

 

CARIBASSA / CARIBARNA

Noms auvergnats traduits par "pays coupés" : contrées de relief très accidenté, coupées de gorges aux versants raides et rocailleux. Se rencontrent en général dans des roches métamorphiques fortement faillées et fissurées, ce qui a facilité le travail des cours d'eau. Les pentes sont fortes, le sol mince, très menacé par l'érosion dès qu'il est à découvert. Pourtant, en réunissant une grande variété de ressources menues, en veillant rigoureusement à la conservation du sol (palhâ, chambada : terrasses de culture) et de l'eau (gours, bondes, serves : mares) les habitants avaient atteint des densités énormes pour le milieu - parfois plus élevées que celles de plateaux plus faciles : 50 à 70 h./km². Ces lieux comptent parmi les plus dépeuplés de l'Auvergne : 5 à 10 h/km² et sont en grande partie reboisés ou embroussaillés. Les secteurs principaux de caribassa sont : le Pré-Cézalier (entre la Limagne d'Issoire et les hauteurs volcaniques du Cézalier); les pays coupés de l'Alagnon (au pied du Cézalier cantalien), du Doulon et de la Senouire (Brivadois oriental); les confins nord et sud du Mauriacois, les pays de gorge de la Loire vellave; les bassins de la Cronce et de la Desge en pays brivadois, versant nord-est du massif margeridien... Concernant le plus dépeuplé de tous (Doulon-Senouire) nous avons fait la proposition d'y délimiter un parc naturel "total" où, dans les lieux les plus désertés, la végétation serait laissée à son libre développement, ce qui serait d'un grand intérêt scientifique et se fait en d'autres pays où l'espace est plus rare, notamment en Allemagne.

 

CELTIQUE, CELTES, GAULOIS

1. Après de nombreuses tergiversations, on a dû revenir à la justesse du texte de César :

  • "le peuple qui dans sa langue se nomme celte et dans la nôtre gaulois". Ainsi, Gaulois, comme Welche, Boche etc., est une dénomination étrangère plus que probablement dépréciative, bien que le mot soit issu d'après Ernout et Meillet (Dictionnaire étymologique de la langue latine) d'une racine verbale signifiant "appeler". L'étymologie celtique de "Celtes" est controversée. Ce pourrait être "guerriers" (Sergent B. : Les Indo-Européens, Paris, Payot 1995).
  • Après avoir cité les Belges, les Aquitains, les Celtes, César affirme : "Tous ces peuples diffèrent entre eux par le langage, les coutumes, les lois". On sait depuis longtemps que les Aquitains étaient des non - Indo-Européens apparentés aux Basques actuels. On a beaucoup discuté des Belges : les noms connus de leurs chefs étant celtiques, les noms de certaines tribus ayant été interprétés par le germanique, on y a vu des Celtes d'après César, des Germains en dépit d'une multitude d'impossibilités, en généralisant le fait que quelques tribus germaniques avaient franchi le Rhin dès la fin de l'ère pré-chrétienne. Comme toute novation véritable est d'abord accueillie par le tollé de ceux qu'elle dérange, l'étude du savant allemand Hans Kuhn (Westfälische Forschungen 1959) a d'abord été rejetée avec violence, puis a suscité des ralliements progressifs : par un examen détaillé de l'onomastique des Belges, il semble avoir démontré que ce peuple était une branche des Italiotes qui n'avait pas suivi le gros de la troupe au Sud des Alpes, mais s'était mêlée à la migration gauloise (ce qui implique d'ailleurs certains mélanges avec les Celtes : cp. les mélanges de tribus diverses des Grandes Invasions; et on se rappellera aussi qu'il y avait originellement un groupe italo-celtique au sein des Indo-Européens).

2. Il en résulte que le véritable pays de "nos ancêtres les Gaulois" s'étendait de la Seine à la Garonne. On est frappé par la coïncidence territoriale avec l'extension originelle la plus vaste de l'aire médioromane. Car si l'on peut pour l'essentiel suivre Bodo Müller lorsqu'il rappelle que les caractères des idiomes néo-latins dépendent avant tout des conditions de la romanisation, il se pourrait fort bien qu'il y eût aussi dans l'originalité linguistique de la France médiane (Médioromanie) un fait de substrat à côté de la disposition zonale des grandes voies romaines qui l'irriguaient et de l'organisation en grandes provinces impériales qui se contentaient de subdiviser l'ancienne Celtica sans la disloquer. On remarque d'ailleurs que les plus grandes tribus étaient rassemblées dans la Celtica, que c'est dans ce territoire et plus précisément en son centre que se trouvaient les sièges de l'ancienne royauté sacrée (v. Berry et Bituriges), de l'influence des Druides (la forêt des Carnutes), de la puissance de l'aristocratie militaire (Confédération arverne, v. Arvernes). On doit aussi rappeler l'importance du réseau de grands chemins protohistoriques NE - SO qui unissait la nouvelle patrie "gauloise" des Celtes à l'ancienne patrie centre- européenne. Après avoir ergoté à l'époque de la rivalité franco-allemande, les savants allemands reconnaissent maintenant que leur langue a évolué sous l'influence d'un substrat en fait celtique. Au-delà de la Médioromanie qui dans son principe dépassait le territoire français vers la Cisalpine et les Alpes rhéto-romanes, il semble bien y avoir une Europe médiane, avec en filigrane un substrat celtique sur lequel l'ouvrage de Venceslas Kruta : Les Celtes, histoire et dictionnaire a apporté des indications substantielles et précises.

 

CERCLE TERRE D'AUVERGNE

On pourra reprocher aux générations massivement arvernophones du passé de n'avoir pas fait ce qui leur eût été facile : recueillir le trésor de la langue auvergnate. Il eût suffi avant 1914 d'une personne diligente par canton. Il eût fallu aussi une curiosité un peu moins sporadique envers le patrimoine ethnographique vernaculaire et, puisque l'Auvergne en a eu, quelques personnes de volonté ferme, faisant fi du mépris et des intimidations pour affirmer le droit à la perpétuation de l'héritage auvergnat et le mettre en pratique dans sa vérité.

Apparu à la période d'agonie de la langue parlée, le Cercle terre d'Auvergne a déployé un effort systématique pour pallier ces lacunes en couvrant tout le champ de "la langue auvergnate et de la civilisation populaire régionale" selon les termes de son sous-titre. Association privée non subventionnée, il a accumulé à force de bénévolat, d'économies et de sacrifices une oeuvre sans précédent dans tous ces domaines, en ayant pour seul objectif la défense et illustration de ce qui est proprement auvergnat - mais au sens le plus large - , en privilégiant toujours le travail productif et la création, en ne se laissant jamais égarer par le combat indispensable contre les idéologies sans racines du XX° siècle.

ABREGE HISTORIQUE

  • Fondé en 1970, dans la confusion des esprits qui suivit le bouleversement de 1968, d'où l'appellation initiale inappropriée de "Cercle occitan d'Auvergne - Auvernha Tara d'oc". Cette ambiguïté entraîna une crise provoquée de l'extérieur en 1972. En définitive, elle eut des conséquences très positives : l'asservissement à l'occitanisme ayant été rejeté, les buts furent clarifiés, les efforts stimulés pour faire face au danger de négation de la langue auvergnate, le travail fut approfondi pour mieux cerner la spécificité irréductible de notre héritage linguistique et culturel et pour l'illustrer sans compromis, suivant une ligne résolument apolitique.
  • Les années 1972 - 1978 sont marquées par une activité intense d'enquêtes, de réunions, de conférences et surtout de publications au service d'une priorité absolue : la défense et illustration de la langue : création du Concours scolaire Eugène Chambon (1973), de la revue Bïzà Neirà (1974), premières grammaires d'ensemble (encore incomplètement dégagées de "la langue d'oc" et de "l'occitan") et mémentos locaux, exhumation de textes du passé (par exemple les Textes populaires clermontois du XIX° siècle en auvergnat", issus des travaux du Groupe de Recherche du Cercle), création (plusieurs recueils de poésie), intense activité pédagogique appuyée sur le soutien du CRDP de Clermont (dirigé par M. Jean Cohade) qui publia un cours par correspondance, de nombreuses brochures, hébergea le Fichier onomastique de l'Auvergne, organisa des journées pédagogiques très fréquentées en différents lieux de l'académie. Le Cercle entreprit aussi en cette période une politique de colloques, journées d'études et rencontres dont les Actes furent publiés.
  • De 1978 à 1981, dans l'atmosphère irrespirable créée par la montée du soixante-huitardisme le plus agressif, qui utilisait les langues régionales comme un bélier auxiliaire, le Cercle se rend compte que la langue, si importante soit-elle, n'est qu'une partie de la civilisation et que celle-ci, inscrite dans le pays, n'a d'avenir que si celui-ci en a : d'où l'élargissement des horizons, le début des excursions culturelles, la participation prépondérante à "Levant", groupe de réflexion sur l'Auvergne et les questions régionales que la malignité du temps et l'emprise des propagandes priva de l'intérêt qu'il aurait dû susciter. De 1978 à 1980 paraissent les 3 tomes du Grand dictionnaire français - auvergnat de Pierre Bonnaud, premier dictionnaire d'ensemble de la langue.
  • De 1981 à 1984, années noires : le soixante-huitardisme triomphant fait avaliser les prétentions du groupe de pression BBCCO (basque, breton, catalan, corse, occitan), l'inique circulaire Savary de 1982 crée le concept - stupéfiant en régime démocratique - des "cinq langues privilégiées", fait perdre sur le tapis vert une grande partie des positions gagnées sur le terrain, sans même que les favoris du moment puissent en profiter tant ils sont rares en Auvergne. Deux années de luttes épuisantes pied à pied qui se terminent par l'arbitrage rectoral de 1984, accepté par le ministère, garantissant la séparation de la filière auvergnate et de la filière "occitane".
  • Mais trop de temps avait été perdu, le public écoeuré par la politisation des questions régionales s'en détournait, la notion de patrimoine changeait de contenu, la société, sous la pression d'un appareil tout puissant de conditionnement médiatique s'orientait vers l'ultra-modernisme. Dans cette atmosphère de marginalisation, dont le seul intérêt était d'être moins agitée que la période précédente, le Cercle, qui avait pris son nom définitif en 1983, se dédiait à un travail de fond caractérisé par :

Une création littéraire en langue auvergnate par l'intermédiaire des concours littéraires Eitialada et de la revue Bïzà Neirà, vecteur qui avait rassemblé progressivement tous les écrivains en langue auvergnate.

L'illustration de grands thèmes de civilisation vernaculaire : colloque Vigne de toujours en Auvergne (1989), journées d'études des centenaires d'Henri Pourrat (1987) et Lucien Gachon (1994), séries d'articles sur ces thèmes dans Bïzà Neirà (les races bovines et l'élevage, la vigne, les pays d'Auvergne ["A travers l'Auvergne]...).

La publication des grands ouvrages sur la langue : Les parlers du Puy-de-Dôme de K. H. Reichel (1991), la Grammaire générale de l'auvergnat de P. Bonnaud (1992), le Nouveau dictionnaire général français - auvergnat de P. Bonnaud (1999). Ainsi est exécuté point par point (et au-delà) le programme qu'avait exposé Tailhandier en 1733 et dont rêva C. A. Ravel au XIX° siècle. Ou encore se réalise la prophétie bretonne de Gwenc'hlan : "Avant la fin du monde, la plus mauvaise terre produira le meilleur blé".

RESULTATS ET PERSPECTIVES

La question du renouvellement et de la perpétuation du noyau arvernisant qui a tant accompli, mais qui vieillit, est à terme le souci essentiel. Mais tant que ce groupe existe et peut agir, il lui reste à explorer les vastes chantiers ouverts par ses deux acquis fondamentaux :

  • L'auvergnat est une langue - charnière , entièrement autonome (en fait indépendante) au coeur de l'espace gallo-roman. De par la conservation de traits que l'on retrouve au Nord et au Sud, à l'Est et à l'Ouest, il offre des perspectives de compréhension et de connaissance dépassant très largement ses limites.
  • Son aire privilégiée de relations est la France médiane qui n'est pas un "ventre mou" civilisé incomplètement par le Nord et le Midi, mais qui :

a su sélectionner leurs interférences et les modifier pour les assimiler à sa nature propre;

a su développer ses particularités propres, tant linguistiques que de civilisation, nullement inférieures à celles des autres parties de la France;

par sa constance maintes fois soulignée par des observateur de tout horizon, l'Auvergne est un conservatoire de faits et de données qui permettent de mieux cerner et mettre en valeur cet espace médioroman.

 

CHUINTEMENT

Le chuintement est la prononciation à la manière du ch et du j français du s et du z auvergnats. Ce chuintement :

1. Est conditionné : il se produit devant i et u. On prononce (chi, chu, ji, ju) en syllabe tonique. En syllabe atone on prononce s et z + i : (che) et (je). Le chuintement devant u tend à s'effacer sous la pression du français sur la bordure nord-est.

2. Est spécifique : il n'existe ni en français, ni dans les langues d'oc méridionales (le ch gascon a une originne tout autre); le chuintement limousin est conditionné lui aussi, mais tout autrement (devant les autres voyelles); celui qui exista en Berry et qu'on retrouve dans le Glossaire du Centre de la France du Comte H. F. Jaubert (Paris, 1964-1969) réunit les deux types auvergnat et limousin mais - semble-t-il, autant qu'on puisse en juger sur ces vestiges francisés - plus proche du second.

Cependant, l'auvergnat étant une langue - charnière, les parlers cantaliens, surtout mauriacois, connaissent, à côté du chuintement auvergnat décrit ci-dessus un chuintement cacuminal devant les autres voyelles : la langue s'applique contre les incisives brièvement réunies et la voix émet un sifflement sourd (s cacuminal) ou sonore (z cacuminal).

 

CIRCULATION LENTE

Cette acquisition capitale de la science historique récente nous concerne directement. Le transport par animal de bât, la circulation à pied et même à cheval ont longtemps limité l'horizon des relations, privilégié les rapports à courte et moyenne distance plutôt que ceux à longue distance, surtout après la chute du système colonial romain et de son marché unifié de traite. Il était donc inévitable que le latin remplaçant progressivement le gaulois se fragmente régionalement, à l'intérieur des espaces courants de relation. L'immigration de gens en provenance de diverses parties de l'Empire (légionnaires, administrateurs, commerçants) variant dans chaque région le milieu "latin" qui donnait le ton, la ruine des écoles à partir du III° siècle, puis la chute de l'Empire accrurent les effets de cette fragmentation. Il faut bien évaluer le jeu antagoniste de deux séries de faits :

1. Une seule langue d'origine, le latin, c'est pourquoi les langages des territoires romanisés étaient initialement moins différents qu'ils le deviendront par la suite, même en tenant compte des combinaisons différentes des "niveaux de langue" (ce qui restait argotique ici pouvait devenir la norme ailleurs).

2. Inversement, la combinaison de plus en plus libre des idiomes locaux avec les niveaux de langue importés par les couches dominantes variaient les résultats obtenus; la régression du marché unique de l'Empire romain en marchés régionaux supprimait de plus en plus les possibilités de correction des déviances par le contact.

3. Il faut tenir compte aussi de la grande importance des villes principales, sièges de l'administration romaine, des relations entre elles et de leur zone d'influence administrative (les grandes provinces de l'Empire : Aquitaine, Lyonnaise, Séquanaise) dans le processus de romanisation.

Les résultats peuvent s'exprimer ainsi :

  • A l'intérieur de l'aire médioromane (voir aussi Cisalpine) un découpage s'esquissa en trois secteurs : Est (Lyon, Vienne, Besançon), Centre (Bourges, Clermont), Ouest (Poitiers, Saintes, Limoges : voir Limousin).
  • L'aire arverno - berrichonne centrale comprenait l'essentiel du territoire de l'Aquitaine première et de ce qui avait été à l'origine les civitates des anciens alliés Arvernes et Bituriges, y compris les dépendants de Arvernes (voir Confédération arverne).
  • Très tôt aussi s'est esquissée la division de cette dernière en trois bandes : nord (berrichonne, principalement irriguée par les voies lyonnaises); centre (auvergnate, combinaison des voies lyonnaises - viennoises et rhodaniennes par les Cévennes); sud (où l'influence des voies rhodaniennes, sans être exclusive, devenait prépondérante).

 

CISALPINE

Les Celtes, venus pour la plupart du Nord des Alpes, s'installèrent massivement dans la plaine du Po et sur les montagnes circonvoisines au IV° siècle avant JC. Ils prirent Rome en - 386 et entrèrent dès lors dans une longue lutte contre cette ville, jusqu'à leur défaite définitive en - 191, suivie par la création de la Gallia Citerior ou Togata, appelée couramment Gaule Cisalpine. Les Celtes y avaient établi une agriculture prospère qui devint le fondement de l'économie italienne à la fin de la République et sous l'Empire. Face à Rome, devenue corrompue, paresseuse et parasitaire, Milan (Mediolanum) devint la véritable capitale économique de l'Occident romain. Pour cela, et aussi par suite de leur parenté non oubliée avec les Gaulois transalpins, les Gaulois cisalpins jouèrent un grand rôle dans la romanisation de la Gaule, particulièrement en Celtique (Gaule centrale) grâce au tracé Est - Ouest des principales voies romaines dans ce vaste territoire. Or, les Cisalpins avaient appris le latin avant les Gaulois, mais ils le parlaient avec un accent celtique et gardaient de nombreux mots de leur idiome antérieur (dont la date de disparition n'est d'ailleurs pas avérée) : les langues gallo-italiques de leur région (piémontais, lombard, ligurien, émilien-romagnol) diffèrent beaucoup de nos jours encore de l'italien toscan et romain. Alors que le latin péninsulaire dominait dans le Sud de la Gaule grâce au voies méditerranéennes terrestres et maritimes (d'où les langues d'oc), les deux tiers septentrionaux de la Gaule, dont l'Auvergne, reçurent une romanisation mixte, péninsulaire et cisalpine, variablement dosée, qui créa quelques différences dès le départ et déposa les germes d'autres différences ultérieures bien plus considérables. Plus tard, l'installation des Germains en Gaule du Nord scinda la partie non méditerranéenne de la Gaule en deux ensembles : au Nord de la Seine (l'ancienne Belgique) ce qui deviendra la langue d'oïl; entre la Seine et le Lot, sur l'emplacement de l'ancienne Celtique, "l'étendue romanisée au coeur de la Gaule" qu'on peut appeler Médioromanie et dont l'héritage cisalpin, probablement fort important, reste à évaluer.

 

CLERMONT ET MONTFERRAND

Les deux villes distinctes ont été réunies par un édit royal de 1630 qui demeura inexécuté par suite de la résistance des Montferrandais, redoutant non sans raison de voir leur personnalité dissoute dans l'ensemble. Il fallut attendre l'édit de 1731 pour que l'union entre dans les faits. Le maintien prolongé d'une zone peu urbanisée entre les deux agglomérations a perpétué le particularisme montferrandais dont subsistent de nombreuses traces, et pas seulement dans la fraction autochtone de la population devenue insignifiante (cf. le club sportif de l'ASM). La municipalité de Clermont-Ferrand a pris acte de cet état d'esprit : elle a un adjoint spécial pour Montferrand et une mairie annexe.

Le nom de Clermont-Ferrand est une cote mal taillée. Il ne peut satisfaire les Montferrandais. La population auvergnate de souche, parlant de la capitale de l'Auvergne dans son ensemble dit toujours "Clermont". Le langage administratif et médiatique répand l'appellation double par l'obligation officielle et le matraquage répétitif. Or, c'est une violence faite aux traditions de notre population et ce galimatias sans racine rabaisse Clermont au rang de Clermont-en-Beauvaisis, Clermont-l'Hérault, Clermont-Dessus et Clermont-Dessous. Il méconnaît toute une évolution diverse dont il faut rappeler les étapes principales :

  • A l'époque gallo-romaine, Nemossos / Augustonemetum / Arverna réunit en une agglomération importante pour la Gaule la population d'habitats gaulois pré-urbains égaillés sur les coteaux environnants : débuts de la véritable urbanisation en Auvergne.
  • Le nom de Clermont, apparu dans l'Antiquité tardive (VI° siècle), exprime la prépondérance de la butte centrale et des préoccupations défensives dans un système socio-économique où les échanges et donc les villes régressent.
  • Leur renaissance au moyen âge assoit la prédominance de Clermont en Auvergne et au-delà, dans toutes les contrées qui gravitent autour de l'axe de l'Allier et de son système d'échanges complémentaires, grâce à des avantages sans équivalent de position : au coeur des coteaux prospères et peuplés, "bon pays" envié loin à la ronde; au contact des milieux les plus riches : Limagne agricole, hauteurs volcaniques favorables à l'élevage, plateaux aptes à la mise en valeur sur de vastes surfaces. Clermont est ainsi le centre nerveux de toutes les articulations autochtones, de toutes les complémentarités régionales.
  • A la même époque, apparaît Montferrand (attestation depuis le XI° siècle), non comme un concurrent véritable, mais comme une étape sur la route de France en Languedoc, un lieu de foires spécialisées dans le commerce du bétail (cf. les travaux de Josiane Teyssot et le nom de la race bovine ferrandaise, dont cependant les caractéristiques ne se fixent que beaucoup plus tard : voir l'étude de J. Blanchon dans Bïzà Neirà n° 33, 1982). Mais le déplacement des axes commerciaux principaux de la monarchie française vers la vallée du Rhône et le seuil du Poitou bloque le développement de Montferrand et limite les ambitions de sa bourgeoisie de négociants éleveurs et d'officiers du bailliage royal.
  • A l'époque moderne, il apparaît ainsi que les deux villes, quoique fort différentes, ne peuvent rester séparées : d'ailleurs les bourgeoisies multiplient les rapports. Ainsi, la famille Pasturel, qui donna deux écrivains remarquables en langue auvergnate au XVII° siècle, fréquenta les milieux instruits de Clermont. Après la réunion, Clermont absorbe toutes les fonctions en développement et Montferrand perd toute importance, malgré le maintien de quelques foires fréquentées (bétail, sauvagine).
  • Au XX° siècle, l'empire Michelin se développe en grande partie dans l'espace intermédiaire entre les deux villes qui s'emplit d'usines et de cités ouvrières. Montferrand devient une sorte de banlieue interne. Mais la formule des "cités Michelin", qui introduit la campagne dans la ville (maisons individuelles avec jardin) limite la prolétarisation sociologique (sinon économique). Celle-ci se produit cependant après 1950 avec une immigration massive qui n'est plus majoritairement auvergnate ni même européenne.
  • De toute façon, à l'issue des "Trente Glorieuses", l'agglomération clermontoise s'est tellement accrue que le tête-à-tête entre Clermont et Montferrand n'a plus de sens : les deux sont noyées dans une aire urbaine immense, distendue, complexe et hétérogène. Pour essayer de structurer ce qui est devenu le centre élargi polymorphe de ce vaste ensemble, une organisation de l'espace urbain de la commune de "Clermont-Ferrand" devient indispensable : d'où la transformation en cours le long de l'Avenue de la République : Place du I° mai, longtemps proche du terrain vague, aménagée, Centre République, grande salle de spectacles et de réunions Polydôme, stade Michelin rénové.

Mais les vieux quartiers de Clermont (Champgil, Saint-Alyre, Fontgiève...) avaient eu la vie dure, eux qui défendaient encore leur parler auvergnat comme un drapeau au XIX° siècle. Nous sommes à l'époque des identités particulières proclamées, sinon véritablement défendues. Reste donc à savoir ce qui subsistera de la longue ténacité identitaire montferrandaise dans une ville devenue cosmopolite, mais où il n'est pas impossible que certains considèrent le lieu d'habitat comme un substitut aux anciens enracinements perdus.

 

COLPORTEURS

La défaite de Vercingétorix ayant cassé les reins aux ambitions du peuple arverne, le courage des Auvergnats s'est souvent exercé au profit d'autrui (voir par exemple Soldats d'Auvergne). L'épopée auvergnate est devenue populaire, celle des humbles (voir Migrants), en particulier les hommes qui ont recherché des ressources pour vivre ou pour s'extraire de la misère dans une émigration pleine de fatigues et de périls. Parmi eux, les colporteurs lourdement chargés et accomplissant à pied une grande partie de leurs pérégrinations, sur de longues distances, pendant des années. "Les colporteurs d'Arconsat au XIX° siècle", étudiés par R. Becquevort (Cercle Terre d'Auvergne, 1973) ont ainsi parcouru toute la France, surtout sa moitié orientale,, mais aussi le bassin méditerranéen jusqu'en Turquie et en Egypte, les Antilles, l'Amérique latine (Mexique, Colombie, Venezuela...). M. Prival (Les migrants de travail d'Auvergne et du Limousin au XX° siècle, Clermont, IEMC 1979) a décrit les migrations des chiffonniers et récupérateurs du Livradois, du Cézalier, de l'Artense et du Cantal, des marchands de parapluies de la Corrèze (un mouvement antérieur ou parallèle exista aussi en Aurillacois). On peut aussi considérer comme un prolongement enrichi du colportage le commerce des marchands de toile et des négociants -voyageurs dont l'aire principale de recrutement allait du plateau d'Ussel à Allanche et Pleaux et avait son maximum en Artense orientale et sur le seuil de Landeyrat (les bâtiments cossus de Condat et de Marcenat traduisent quelques unes de leurs réussites).

Dans les pérégrinations de tous ces gens à l'origine très pauvres s'exercèrent les qualités unanimement reconnues aux Auvergnats d'autrefois : aucun travail ne les rebutait; ils avaient une ingéniosité sans limite pour faire surgir quelque chose de rien; aucun danger ne les arrêtait; la solidarité entre parents et gens d'un même lieu partis ensemble permettait de surmonter la plupart des obstacles; leur sens du commerce est attesté par tous les témoignages; celui de l'épargne est légendaire. Ils out aussi su se moderniser, s'adapter aux évolutions des transports, des techniques commerciales, des publics, des clientèles. C'est enfin une épopée qui a le mérite complémentaire de n'avoir pas fait couler le sang, sauf parfois celui de ses acteurs, parfois victimes de guet-apens sur les terres lointaines.

 

COMBRAILLE, CREUSE ET MARCHE

Les péripéties historiques ont brouillé ces notions qu'obscurcissent diverses interférences. Un éclaircissement est nécessaire.

I. COMBRAILLE(S)

  • Le mot vient d'un gaulois comberos dont le sens (pays des ) "confluent(s)" semble ici indubitable : une confluence très importante y rassemble le Cher, la Tardes, la Voueize et plusieurs autres rivières secondaires près de sa capitale initiale, Evaux.
  • D'aucuns veulent voir dans la Combraille le pays des Cambiovicenses. Mais ce peuple gaulois supposé n'est signalé que par la carte de Peutinger, guide itinéraire romain parvenu seulement par une copie médiévale susceptible d'interpolation ("les gens dépendant du bourg ecclésiastique de Chambon").
  • La disposition des grands chemins protohistoriques et antiques montre une orientation vers l'Est (Arvernes) et le Nord-Est (Bituriges). Quant aux bourgades plusieurs semblent jalonner une limite occidentale avec les Lemovices : Ahun, Issoudun-Létrieix, Ajain, Dun-le-Palestel...
  • Le célèbre ouvrage de l'abbé Michel Peynot : La Combraille, Guéret 1931 et le Dictionnaire topographique de la Creuse d'André Lecler, Limoges 1902, convergent pour détecter une grande Combraille haut-médiévale, triangle pointe en bas dont les sommets approximatifs seraient Malval (NO), Giat (S), Menat (NE). Un noyau granitique où commença la stabilisation du peuplement (toponymes antiques nombreux) est enveloppé par une auréole métamorphique où le réseau habité se consolida plus tardivement.
  • Au moyen âge, l'évêché de Limoges mena une politique très active de prise en main de la Combraille, notamment par l'intermédiaire du monastère de Chambon-sur-Voueize (reliques de Sainte Valérie). Mais le démembrement de la Combraille la réduisit de tout côté au profit de maisons féodales des provinces voisines et du Franc Alleu, assez inconsistant, connu depuis le XV° siècle autour de Bellegarde.
  • Ces tribulations divisèrent aussi la Combraille en deux versants, occidental lié à la Marche et à d'autres formations de l'Ouest, oriental tourné vers l'Auvergne. Le premier retrouva une polarisation orientale avec la principauté bourbonnaise, puis la Généralité de Moulins.
  • Les géographes de l'école de Vidal de la Blache consacrèrent la division Est - Ouest en appelant Combraille les plateaux du Puy-de-Dôme à l'Ouest de la chaîne des Puys. Ils distinguèrent la Basse, la Moyenne et la Haute Combraille (cette dernière n'était pas historiquement combraillaise) des abords de Montluçon à la haute Dordogne : d'où l'usage fréquent du pluriel, les Combrailles. Comme pour le Livradois, l'acception géographique et l'historique sont différentes, la première l'emportant de nos jours. Cependant, la Carte agricole de la France mentionne une "Combraille bourbonnaise" de Bellegarde et Auzances à Montmarault et Menat.

II. CREUSE

Au XIX° siècle se prit l'habitude déplorable de confondre le département de la Creuse avec la province de Marche. En fait, la Creuse a rassemblé autour du Guérétois, noyau de la Haute-Marche, des pays géographiques distincts (Dunois, Sostranais...) et des circonscriptions féodales fort diverses. Leur émiettement a même facilité l'amalgame : on parle maintenant "des Creusois" et non "des Marchois". La Creuse est une des rares contrées françaises à devoir son identité ressentie dans la population à l'institution départementale.

III. MARCHE

Originellement, la Marche s'étendait sur ce qui est actuellement l'Ouest de la Creuse (Haute-Marche) et le Nord de la Haute-Vienne (Basse-Marche). C'était un glacis défensif de l'Aquitaine féodale puis anglaise contre les empiétements français à partir du Berry. Très tôt elle fut démembrée : la plus grande partie de la Basse-Marche retomba dans l'orbite limousine directe, le Poitou lança un tentacule profond jusqu'à La Souterraine et Bourganeuf, le Bourbonnais mit la main sur la plus grande partie de la Combraille et de la Haute-Marche, relayé par la Généralité de Moulins. On voit donc l'inconstance et, tout compte fait, l'inconsistance de la notion.

Bien que Guéret apparaisse aujourd'hui comme "la ville tentaculaire" dans le désert rural, son agglomération est trop modeste pour fédérer des territoires aussi disparates autrement que dans la domaine administratif. Pour tout ce qui ne relève pas des organismes publics, la Creuse est écartelée : l'influence de Montluçon , successeur véritable d'Evaux en Combraille (quoique hors limites traditionnelles) prédomine dans un gros tiers nord-est, celle de Limoges dans une moitié occidentale (comprenant Guéret comme relais), on sent toujours l'influence de Clermont dans le SE (Aubusson, Felletin), de Bourges au NE (Boussac), de Poitiers au NO, voire de Tours qui viennent disputer ici le terrain à Limoges. L'importance de l'emploi public et des subventionnements dans une économie en détresse travaille cependant au profit de Limoges qui détient les moyens principaux dans ces domaines en tant que chef-lieu de région.

Dans cette situation, les milieux intellectuels Creusois cherchent des repères identitaires propres : on met surtout en avant les "maçons de la Creuse" et leur prototype (fabriqué, car ce fut surtout un bon bourgeois) Martin Nadaud. Mais le dépeuplement est devenu le plus grave de France dans la phase actuelle. La démographie est catastrophique. On note cependant une certaine immigration : fermiers manceaux et normands, résidents secondaires de Paris et de l'Europe du Nord, Turcs (à Bourganeuf). Ce n'est qu'un palliatif faible et peu efficace, car hétérogène et souvent improductif et instable.

 

CONCOURS SCOLAIRE EUGENE CHAMBON

Créé en 1973 "pour encourager l'enseignement de la langue régionale", patronné par tous les Recteurs successifs de l'Académie de Clermont, doté pendant longtemps par M. Eugène Chambon, important industriel parisien d'origine cantalienne, puis par le Cercle Terre d'Auvergne qui l'a toujours organisé et géré, par l'intermédiaire de sa Fondation Bonnet Fuger (nom d'un bienfaiteur de la cause auvergnate), le Concours scolaire E. Chambon a, depuis ses débuts, fourni plus de 1700 textes en langue auvergnate, provenant de tous les degrés de l'enseignement et de toutes les parties du domaine linguistique auvergnat : certains fort modestes (quelques lignes écrites par des enfants de l'école primaire avec l'aide de leurs parents), d'autres, inestimables, qui ont sauvé des contes et traditions jamais répertoriés jusqu'à présent. Le concours a même révélé un véritable talent d'écrivain, celui de Pierre Dessalces, originaire de l'Yssingelais. Tous les textes publiables l'ont été : longtemps en brochures spéciales, par la suite dans la revue Bïzà Neirà. Jusqu'aux alentours de 1982-83, les participations spontanées furent nombreuses. Ensuite, du fait de l'amenuisement du milieu arvernophone, l'existence du concours a reposé davantage sur les stimulations d'enseignants dévoués. Outre sa valeur ethnographique et pédagogique, le concours a même fourni parfois des mots ou formes inconnus jusqu'alors et de grand intérêt, exemple fazaule : faisable dans un texte d'Arfeuilles.

 

LA CONJUGAISON AUVERGNATE

Sa maîtrise est essentielle pour bien pratiquer la langue car :

1. C'est l'ensemble le plus important de formes variables;

2. Les différences avec la conjugaison française sont considérables.

  • Il y a trois groupes de verbes : I -â (90% des verbes, très productif); II -e (quelques verbes, mais d'usage souvent fréquent; actuellement improductif); III -î / ï (reste modérément productif en gagnant sur -e : sortre > sourtï, lui-même refoulé par seutâ).
  • L'irrégularité des verbes est réduite : ils s'alignent pour la plupart sur le groupe II. Il n'y a que 3 verbes très irréguliers : (avoir) et surtout l-esse (être) et nâ / anâ (aller).
  • La régularisation, déjà avancée, se poursuit sous nos yeux :

unification grandissante de la voyelle radicale variant autrefois avec les personnes et les temps : poude :je peux, peuze : je pose.

simplification des désinences : elles sont unifiées de plus en plus par temps sans considération des différents groupes. Les formes les plus irrégulières sont refaites : garissei > garisséte : j'ai guéri.

  • L'innovation fondamentale et entièrement originale est la formation de deux blocs de temps distingués par leurs désinences :

bloc réel : présent de l'indicatif et du subjonctif, futur (tout l'indicatif en arverno-bourbonnais).

bloc irréel : imparfait de l'indicatif et du subjonctif, passé défini, impératif, conditionnel (ensemble du subjonctif, de l'impératif et du conditionnel en arverno-bourbonnais).

Réel : le sujet décide et agit, l'action a lieu ou aura lieu, elle est certaine ou pour le moins éventuelle; irréel : incertitude sur l'accomplissement de l'ordre, sur la réalisation de la condition; le passé devient irréel dans la mesure où l'on considère que ce qui est fait ne peut plus être modifié.

  • Par rapport au français, qui est la seule langue de référence de tous les arvernophones, les différences sont :

l'existence de deux imparfaits : 1 verbes du groupe I : -ave; 2 verbes des groupes II et III : -io (souvent unifié sur l'un ou l'autre, le premier surtout, en arverno-bourbonnais).

l'usage vivant du passé défini, employé pour exprimer une action bien située dans le passé et dont les conséquences ne se font plus sentir.

l'usage massif du subjonctif imparfait, qui est tombé en désuétude en français : dans une subordonnée après conditionnel; pour exprimer le doute, l'incertitude. A l'inverse du français, le subjonctif imparfait gagne sur le subjonctif présent, trop peu différent de l'indicatif présent.

les temps surcomposés, peu utilisés en français, le sont largement en auvergnat pour exprimer une action passée, accomplie à une date incertaine, dans des conditions qu'on ne saurait préciser : l'ai düdà vedüdà : il m'est arrivé de la voir, j'ai bien pu la voir (mais où et quand ?).

  • Langue riche en idiomatismes, l'auvergnat possède une gamme étendue de temps composés qui lui sont propres : passé immédiat : verbe au passé + adeî ou (français : je viens de...);

futur immédiat à côté du futur simple, plus usité qu'en fr. : présent +, présent + teusituo, sei + infinitif.

forme progressive : sei pri + infinitif (fr. : je suis en train de);

futur différé ou de destination : sei pà + infinitif (je dois faire / j'ai l'intention de faire, je me destine à);

futur hypothétique : "vouloir" au présent ou au conditionnel + infinitif;

futur convenu : z-ei dït que + verbe conjugué (fr. : je dois, sans obligation).

Il existe aussi une foule d'autres constructions de grande fréquence, v. Bonnaud P. : Grammaire générale de l'auvergnat à l'usage des arvernisants, Chamalières, Cercle Terre d'Auvergne 1992.

  • L'infinitif et le participe passé suivent en réalité , y compris pour l'accentuation, les règles du système nominal. D'ailleurs, les infinitifs sont souvent employés comme noms : le beure : la boisson; leù vieurei : les vivres. Les formes du participe passé se distinguent à l'oreille par des terminaisons vocaliques différentes selon le genre et le nombre, système intégralement développé dans le groupe I : parlàd [parlo]; parlad [parla]; parladà [parlado]; parlada [parlada ]. Ce système, tout différent des langues d'oc méridionales, a ses correspondants les plus proches dans le groupe rhéto-roman, c-à-d dans le prolongement oriental de l'aire médioromane (cf. Peer O. : Dicziunari rumantsch ladin - tudais-ch, Cuoira, Lia Rumantscha 1962).

Noter que l-esse se conjugue avec lui-même comme auxiliaire et que le participe passé employé avec vî / aveire ne s'accorde pas si que s'interpose : la fenna que z-ai vedüd : les femmes que j'ai vues.

 

CONSONNES FINALES

La chute généralisée - ou du moins très étendues dans les parlers les plus conservateurs - des consonnes finales est une caractéristique fondamentale de la langue auvergnate, conséquence de son articulation relâchée (faible tension articulatoire). On doit envisager trois cas :

  • A la "finale absolue", c-à-d à la pause en fin de phrase ou de proposition, certaines consonnes (surtout -r; dans le Sud -s) peuvent être prononcées plus ou moins distinctement (le -r souvent comme un simple "coup de glotte").
  • A la fin des mots :

le parler ultra - conservateur des Protestants du Velay fait entendre de nombreuses consonnes finales, tout en les transformant assez souvent (-t gagne sur les autres occlusives sourdes, surtout sur -c). Les parlers "catholiques" voisins de l'Yssingelais méridional partagent ce dernier trait, tout en étant déjà nettement plus érodés.

Les parlers cantaliens transforment -l en -r (trabar, veder, peiror : travail, veau, chaudron).

Les parlers d'Auvergne médiane et méridionale gardent -s en phonétique syntactique (dans la chaîne parlée devant les mots commençant par c, ch, f, p, t) et sporadiquement -r (mais jamais à l'infinitif des verbes), consonne la plus résistante à cause de sa prononciation roulée linguale qui exige peu d'effort.

Le même -r subsiste dans quelques séries de mots en haut Livradois. Ailleurs, tout l'auvergnat septentrional élimine toutes les consonnes finales, y compris dans les mots d'emprunt. De rares parlers (plateau de haute Sioule - Dordogne) ont transformé en z- anti-hiatus l'ancien -s de l'article pluriel et des mots outils devant un mot commençant par une voyelle. Mais en général le hiatus est largement accepté et de plus en plus, malgré la pression en sens inverse de la liaison en français ou bien il est pallié par un (yod).

  • A la fin des syllabes ou plus généralement à l'intérieur des mots, l'étymologie créait des groupes de consonnes. L'auvergnat les a pratiquement tous éliminés partout. On distingue les cas suivants :

le groupe disparaît sans laisser de trace : fatürà : facture.

le groupe disparaît en laissant une vocalisation (par exemple dans les préfixes dei- et ei- remplaçant des- et es- devant consonne) ou une aspiration (par exemple dans les parlers cantaliens où le s- devant c, ch, f, p, t, maintenu parfois dans le mot isolé se réduit à (h) ou s'amuit totalement en diction courante dans la chaîne parlée.

Dans quelques cas, la première consonne disparue du groupe a maintenu sourd le son de la seconde consonne que l'auvergnat sonorise généralement entre voyelles (exemple meutou : mouton, du gaulois multo, différent de pradà : prairie de pratam).

La chute de la consonne finale :

  • atteint la résonance de la voyelle semi-nasale : gro : grain; ma : mains; : il vient; vï : vin.
  • provoque l'affaiblissement de la voyelle du monosyllabe : : doigt; re : rien.

Conséquences orthographiques de la chute des consonnes finales :

  • C'est un phénomène fondamental de l'évolution auvergnate. Tout système d'écriture qui rétablit les consonnes étymologiques non prononcées enfreint l'esprit même de la langue, trompe gravement sur la prononciation, tend à aligner l'auvergnat sur d'autre idiomes qui évoluent indépendamment de lui, crée des rébus indéchiffrables à ceux qui veulent lire, suscite des efforts aussi pénibles qu'improductifs pour ceux qui veulent écrire.
  • L'écriture auvergnate note cependant certaines consonnes finales dans un cadre grammatical parfaitement clair et facile à assimiler :

distinction des personnes du verbe : P2 :-s; P4 : -m; P5 : -z; P6 : -n.

distinction d'homonymes, presque tous monosyllabiques : cand : quand; cant : combien.

mots où la consonne disparue reparaît au féminin : chantàd : chanté, féminin chantadà. Mais elle met cette consonne entre parenthèses lorsque les habitudes françaises de lecture risquent de la faire prononcer à tort : bou(n) : bon, fuo(rt) : fort.

L'écriture ne sépare pas -ss en fin de ligne : ra-ssà : race. Elles ne redouble que les consonnes, notamment nasales, qui jouent un rôle effectif dans la prononciation : fennà : femme [fin-no], sannâ : saigner [san-nâ]; ainsi que le s entre voyelle, l'expérience ayant montré qu'autrement les lecteurs tendent à prononcer (z).

 

COTEAU

Les dictionnaires expliquent ainsi le mot : "petite colline" 'sens pratiquement inusité en France centrale); "versant, pente d'une colline" (Petit Robert); les géographes tendent à préciser : "bas de versant, pente suffisamment adoucie pour être cultivable"; "vignoble" (Larousse), sens particulièrement répandu dans le bassin de la Loire (coteaux du Layon, du Giennois ...).

En Auvergne, le coteau type est un versant argilo-calcaire entaillé dans les marnes oligocènes, encore assez vigoureux et fortement dénivelé grâce à la protection d'une cuirasse basaltique sommitale : ainsi le voit-on s'étendre sur la bordure occidentale de la Limagne au Sud de Châteaugay et envahir largement la Limagne des buttes au Sud de Clermont et la Limagne d'Issoire. Au Nord de Châteaugay, le calcaire éocène remplace le basalte comme chapeau protecteur jusqu'aux environs de Gannat et autour du bassin d'Ebreuil.

Le sol argilo-calcaire, la pente bien drainée et bien ventilée, au-dessus des fonds gélifs, l'ensoleillement excellent à l'Est et au Sud, mais suffisant au Nord et à l'Ouest en ont fait des terres d'élection de la vigne, quoique la monoculture y ait été rare, tardive et très limitée dans le temps (1850 - 1895).

C'est pourquoi la notion de coteau s'est étendue à des milieux différents, mais où la vigne pouvait être valablement cultivée :

  • terrasses graveleuses de la vallé de l'Allier, des "hauts" de Limagne (ancien cône de déjection de la Morge);
  • collines sableuses au pied de la Montagne bourbonnaise et des Bois Noirs;
  • coteaux marneux de la Besbre, rebords du bassin de Montluçon;
  • "côtes" du socle sur le haut Allier, la Loire supérieure vellave, le Lot aurillacois.

Le coteau est au centre du mythe positif du "bon pays" où les montagnards allaient faire les vendanges, aspiraient à immigrer et où leurs filles se louaient pour finir souvent par trouver un mari, car leur travail infatigable faisait merveille. L'esthétique du paysage de la population auvergnate de souche n'est nullement la montagne volcanique, les grandes prairies, mais l'harmonie "toscane" du coteau péri-limagnais :

villages compacts perchés au-dessus d'une ondulation ordonnée de territoire entièrement humanisée; petits châteaux et maisons de maître égaillés dans l'espace intermédiaire;

mélange polycultural de vignes (souvent complantées traditionnellement d'arbres fruitiers : pêchers de vigne, cognassiers, amandiers, noyers même...), de champs, de prairies dans les vallons, lignes de peupliers le long des cours d'eau, bouquets d'arbres d'ornement (surtout les cèdres) dans les parcs des manoirs, chemins bordés de noyers...

Cette harmonie paysagère a culminé aux XVIII° et XIX° siècles, avec le maximum d'emprise agricole sur la campagne. Elle a créé ce qu'on peut appeler le "rêve auvergnat" fait de mesure, d'équilibre, d'ordre, d'aménagement minutieux du moindre espace. Mais il faut bien voir que :

  • une telle harmonie est fragile. Le brassage de la population en dilue le sentiment, l'urbanisation sauvage la dégrade de multiples façons;
  • ce paysage s'est construit et a évolué au cours d'un long processus où deux phases urbanisées (gallo-romaine et actuelle) alternent avec deux autres plus rurales (protohistorique et médiévale - moderne).
  • même en période rurale, le coteau polycultural a toujours tendu à sécréter des formes d'urbanisation : oppida celtiques, gros bourgs viticoles dont une partie au moins de la population avait élaboré une sociabilité quasi- urbaine, caractérisée par un art de la conversation qui enchanta tous ceux qui ont eu la chance de le connaître.

Par ailleurs, le coteau a toujours été la colonne vertébrale du système autochtone de relations de l'Auvergne : placé entre la plaine céréalière et la montagne où l'élevage prenait une certaine place, lui-même apte à susciter une foule d'échanges par la variété de ses productions et le développement de son artisanat, il concentrait le maximum de foires et de marchés, drainait les hommes, engendrait commerçants et officiers ou intellectuels bourgeois, propriétaires "à la romaine" qui aimaient soigner leur clos, leur paradis.

 

CROISADE CONTRE LES CATHARES OU ALBIGEOIS

Les Cathares sont une référence identitaire du Languedoc, d'ailleurs complètement extraite de son contexte historique général. "La Croisade" y a nourri moult exécrations contre les "Francimands", les "Barons du Nord", etc... L'expérience auvergnate est diamètralement opposée : les seigneurs auvergnats ont participé à la Croisade et rien n'indique que ce soit uniquement par amour du pillage; les milices paysannes de la région de Saint-Flour se sont mobilisées pour traquer les Cathares fugitifs cherchant à passer en Auvergne. En langue auvergnate comme en français populaire de la région (et d'autres voisines) Albigeois est resté synonyme de "mauvais sujet" (bougre d'arbïjoeiz !). Nonobstant le sentimentalisme humanitaire incompatible avec les rudes lois de l'histoire et le militantisme anti-catholique très puissant actuellement, il faut aussi ne pas oublier l'opinion d'historiens objectifs selon laquelle le manichéisme oriental à l'origine du catharisme était peu adapté aux conceptions des peuples européens et l'hostilité du catharisme à notre enveloppe charnelle inquiétant et dissonant dans un moyen âge en pleine expansion démographique et économique.

 

CROISSANT

Appelée ainsi d'après sa forme sur la carte, cette bande de terre de 350 km de long sur 20 à 30 de large enveloppe la bordure septentrionale du Massif Central des environs de La Rochefoucauld (Charente) à ceux de Saint-Priest-Laprugne (Loire). Elle est caractérisée par des interférences qui y mêlent les idiomes situés de part et d'autre.

On dit habituellement que c'est la zone de contact de la "langue d'oïl" et de la "langue d'oc", comme s'il y avait deux blocs homogènes de part et d'autre. La réalité est tout autre.

  • Au Nord, la "langue d'oïl" est en fait un français populaire rural qui retient quelques vestiges des langues régionales médioromanes effacées par la francisation du Poitou, de l'Angoumois, du Berry et de la Bourgogne; des restes du moyen français introduit à l'époque moderne de la Reconstruction des Campagnes; et une part croissant à chaque génération du français moderne qui finit par éliminer tout le reste.
  • Au Sud, la "langue d'oc" n'a rien à voir avec le languedocien et le provençal qui se disputent la prééminence dans cette aire aux langages très divers. Le limousin et l'auvergnat, qui formèrent une communauté incomplète au moyen âge et qui ont sans cesse divergé depuis au point de devenir tout à fait distincts, diffèrent complètement des langues d'oc méridionales et peuvent être considérés comme les parties occidentale et centrale d'une autre bande médioromane dont l'Est est dauphinois.

Par ailleurs, les idéologies qui opposent sommairement la "France du Nord" et la "France du Sud" en foulant allègrement aux pieds l'écart très grand qui sépare les différentes limites invoquées (dialectes, toits plats et inclinés, droit coutumier et droit écrit...) et qui sont souvent sous-tendues par un nationalisme méridional reprenant les pires défauts uniformisateurs du centralisme parisien, postulent la permanence du Croissant dans les mêmes lieux : ce serait comme une frontière entre deux "peuples" imaginaires. Or, toutes les observations que l'on peut faire en examinant les cartes et les formes de leurs toponymes datés, en étudiant les vestiges dialectaux non français qui subsistent dans ces parlers, en collectant les noms de famille, en tenant compte du contexte géohistorique (histoire agraire, paysages, réseaux de chemins), en accord avec le principe scientifique fondamental selon lequel TOUT SE TIENT , révèlent une réalité complètement différente :

  • La poussée multiséculaire du français, commencée dès le XI° siècle au Sud de la Loire, a d'abord anéanti les parlers situés entre le fleuve et la ligne de forêts et de brandes (landes) bordant au Sud la Champagne berrichonne et les plaines calcaires poitevines (avant le XV° siècle).
  • Plus au Sud, elle s'est exercée par divers relais (dont les officiers du duc de Bourbon). Elle s'est accélérée avec la Reconstruction des Campagnes (XV° - XVII° siècles) qui inclut l'aire d'élevage bovin de la bordure du Massif Central dans la sorte de "marché économique commun" que constituaient alors les Cinq Grosses Fermes.
  • La francisation directe (adoption de la langue du Roi) gagne les hautes couches, tandis que les masses paysannes subissent une pré-francisation selon l'effet Terracher, qui propage de proche en proche les formes d'idiomes déjà en partie francisés et bénéficiant du prestige du français sans en être vraiment mais parce qu'ils en sont plus proches.
  • Ces processus sont forcément plus incomplets que la francisation de masse qui commence avec la Révolution et s'accélère au milieu du XIX° siècle (chemin de fer, exode rural puis enseignement obligatoire unilingue). Les parlers autochtones sont atteints d'une sorte de sclérose en plaques qui, en fonction de divers facteurs locaux, anéantissent certains parlers, épargnent un peu plus d'autres en fonction de conditions locales qui restent à étudier dans le détail. Mais la pénétration du français peut être comparée à une inondation qui s'insinue par tous les interstices et finit par tout envahir.

Il est complètement faux de s'appuyer sur des textes pseudo - dialectaux du XVIII° siècle (comme les Noëls montluçonnais de Gibert Cheville) pour prouver la prétendue stabilité du Croissant : oeuvre de bourgeois urbains francisés, ils ne sont nullement représentatifs de la langue locale réfugiée dans les campagnes.

Il est au contraire évident que si, au lieu de découvrir le Croissant dans les années 1870-80, les philologues avaient étudié les parlers des Charentes, du Poitou, du Berry et de la Bourgogne deux ou quatre siècles plus tôt, ils auraient trouvé ces parlers mixtes à la fois plus au Nord et aussi sous des aspects différents puisque le français qui avançait alors n'était pas le même français et que tout le contexte de la progression était différent.

 


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